«Est-ce que vous avez chargé Clorinde de vous raccommoder avec Marsy?» Et, du coin de l'œil, il lui montrait la jeune femme, assise de l'autre côté de la table, auprès du comte, avec lequel elle causait d'une façon tendre. Rougon, l'air très contrarié, se contenta de hausser les épaules; puis, il affecta de ne plus regarder en face de lui. Mais, malgré son effort d'indifférence, il revenait à Clorinde, il s'intéressait à ses moindres gestes, aux mouvements de ses lèvres, comme s'il avait voulu voir les mots qu'elle prononçait.

«Monsieur Rougon, dit en se penchant Mme de Combelot, qui s'était mise le plus près possible de l'empereur, vous vous souvenez de cet accident-là?

C'est vous qui m'avez trouvé un fiacre. Tout un volant de ma robe était arraché.» Elle se rendait intéressante, en racontant que sa voiture avait failli un jour être coupée en deux par le landau d'un prince russe. Et il dut répondre. Pendant un moment, on causa de ça, au milieu de la table. On cita toutes sortes de malheurs, entre autres la chute de cheval qu'une parfumeuse du passage des Panoramas avait faite, la semaine précédente, et dans laquelle elle s'était cassé un bras. L'impératrice eut un léger cri de commisération. L'empereur ne disait rien, écoutant d'un air profond, mangeant lentement.

«Où donc s'est fourré Delestang?» demanda à son tour Rougon à M. de Plouguern.

Ils le cherchèrent. Enfin, le sénateur l'aperçut au bout de la table. Il était à côté de M. de Combelot, parmi toute une rangée d'hommes, l'oreille tendue à des propos très libres que le brouhaha des voix couvrait. M. La Rouquette avait entamé l'histoire gaillarde d'une blanchisseuse de son pays; le chevalier Rusconi donnait des appréciations personnelles sur les Parisiennes; tandis que l'un des deux peintres et le romancier, plus bas, jugeaient avec des mots crus les dames dont les bras trop gras ou trop maigres les faisaient ricaner. Et Rougon, furieusement, reportait ses regards de Clorinde, de plus en plus aimable pour le comte, à son imbécile de mari, aveugle là-bas, souriant dignement des choses un peu fortes qu'il entendait.

«Pourquoi ne s'est-il pas mis avec nous? murmura-t-il.

—Eh! je ne le plains pas, dit M. de Plouguern. On a l'air de s'amuser, dans ce bout-là.» Puis, il continua à son oreille:

«Je crois qu'ils arrangent Mme de Llorentz. Avez-vous remarqué comme elle est décolletée?... Il y en a un qui va sortir, pour sûr. Hein? celui de gauche?» Mais, comme il se penchait pour mieux voir Mme de Llorentz, assise du même côté que lui, à cinq places de distance, il devint subitement grave. Cette dame, une belle blonde un peu forte, avait en ce moment un visage terrible, tout pâle d'une rage froide, avec des yeux bleus qui tournaient au noir, fixés ardemment sur M. de Marsy et sur Clorinde. Et il dit entre ses dents, si bas, que Rougon lui-même ne put comprendre:

«Diable! ça va se gâter.» La musique jouait toujours, une musique lointaine qui semblait venir du plafond. A certains éclats de cuivre, les convives levaient la tête, cherchaient l'air dont ils étaient poursuivis. Puis, ils n'entendaient plus; le chant léger des clarinettes, au fond de la galerie voisine, se confondait avec les bruits argentins de la vaisselle plate qu'on apportait par piles énormes. De grands plats avaient des sonneries étouffées de cymbales.

Autour de la table, c'était un empressement silencieux, tout un peuple de domestiques s'agitant sans une parole, les huissiers en habit et en culotte bleu clair, avec l'épée et le tricorne, les valets de pied, cheveux poudrés, portant l'habit vert de grande livrée, galonné d'or. Les mets arrivaient, les vins circulaient, régulièrement; tandis que les chefs de service, les contrôleurs, le premier officier tranchant, le chef de l'argenterie, debout, surveillaient cette manœuvre compliquée, cette confusion où le rôle du dernier valet était réglé à l'avance. Derrière l'empereur et l'impératrice, les valets de chambre particuliers de Leurs Majestés servaient, avec une dignité correcte.