La conversation étant tombée sur la mode, M. de Plouguern, par malice, interpella Clorinde au sujet de la nouvelle forme des chapeaux. Puis, comme elle feignait de n'avoir pas entendu, il se pencha pour adresser la même question à Mme de Llorentz. Mais il n'osa pas, tant cette dernière lui parut formidable, avec ses dents serrées, son masque tragique de fureur jalouse. Clorinde, justement, venait d'abandonner sa main gauche à M. de Marsy, sous prétexte de lui montrer un camée antique, qu'elle avait au doigt; et elle laissa sa main, le comte prit la bague, la remit; ce fut presque indécent.
Mme de Llorentz, qui jouait nerveusement avec une cuiller, cassa son verre à bordeaux, dont un domestique enleva vivement les éclats.
«Elles se prendront au chignon, c'est certain, dit le sénateur à l'oreille de Rougon. Les avez-vous surveillées?... Mais du diable si je comprends le jeu de Clorinde! Hein? que veut-elle?» Et, comme il levait les yeux sur son voisin, il fut très surpris de l'altération de ses traits.
«Qu'avez-vous donc? vous souffrez?
—Non, répondit Rougon, j'étouffe un peu. Ces dîners durent trop longtemps. Puis, il y a une odeur de musc, ici!» C'était la fin. Quelques dames mangeaient encore un biscuit, à demi renversées sur leurs chaises. Cependant, personne ne bougeait. L'empereur, muet jusque-là, venait de hausser la voix; et, aux deux bouts de la table, les convives, qui avaient complètement oublié la présence de Sa Majesté, tendaient tout d'un coup l'oreille, d'un air de grande complaisance. Le souverain répondait à une dissertation de M. Beulin-d'orchère contre le divorce. Puis, s'interrompant, il jeta un coup d'œil sur le corsage très ouvert de la jeune dame américaine, assise à sa gauche, en disant de sa voix pâteuse:
«En Amérique, je n'ai jamais vu divorcer que les femmes laides.» Un rire courut parmi les convives. Cela parut un mot d'esprit très fin, si délicat même, que M. La Rouquette s'ingénia à en découvrir les sens cachés. La jeune dame américaine crut sans doute y voir un compliment, car elle remercia en inclinant la tête, confuse. L'empereur et l'impératrice s'étaient levés. Il y eut un grand bruissement de jupes, un piétinement autour de la table, pendant que les huissiers et les valets de pied, rangés gravement contre les murs, restaient seuls corrects, au milieu de cette débandade de gens ayant bien dîné. Et le défilé s'organisa de nouveau. Leurs Majestés en tête, les invités venant à la file, espacés par les longues traînes, traversant la salle des gardes avec une solennité un peu essoufflée. Derrière eux, dans le plein jour des lustres, au-dessus du désordre encore tiède de la nappe, retentissaient les coups de grosse caisse de la musique militaire, achevant la dernière figure d'un quadrille.
Le café fut servi, ce soir-là, dans la galerie des Cartes.
Un préfet du palais apporta la tasse de l'empereur sur un plateau de vermeil. Cependant, plusieurs invités étaient déjà montés au fumoir. L'impératrice venait de se retirer avec quelques dames dans le salon de famille, à gauche de la galerie. On se disait à l'oreille qu'elle avait témoigné un vif mécontentement de l'étrange attitude de Clorinde, pendant le dîner. Elle s'efforçait d'introduire à la cour, pendant le séjour à Compiègne, une décence bourgeoise, un amour des jeux innocents et des plaisirs champêtres. Elle montrait une haine personnelle, comme une rancune, contre certaines extravagances.
M. de Plouguern avait emmené Clorinde à l'écart, pour lui faire un bout de morale. A la vérité, il voulait la confesser. Mais elle jouait une grande surprise. Où prenait-on qu'elle se fût compromise avec le comte de Marsy? Ils avaient plaisanté ensemble, rien de plus.
«Tiens, regarde!» murmura le vieux sénateur.