Et, poussant la porte entrebâillée d'un petit salon voisin, il lui montra Mme de Llorentz faisant une scène abominable à M. de Marsy. Il les avait vus entrer. La belle blonde, affolée, se soulageait avec des mots très gros, perdant toute mesure, oubliant que les éclats de sa voix pouvaient amener un affreux scandale. Le comte, un peu pâle, souriant, la calmait en parlant rapidement, doucement, à voix basse. Le bruit de la querelle étant parvenu dans la galerie des Cartes, les invités qui entendirent, s'en allèrent du voisinage du petit salon, par prudence.
«Tu veux donc qu'elle affiche les fameuses lettres aux quatre coins du château? demanda M. de Plouguern, qui s'était remis à marcher, après avoir donné le bras à la jeune femme.
—Eh! ce serait drôle!» dit-elle en riant.
Alors, tout en serrant son bras nu avec une ardeur de jeune galant, il recommença à prêcher. Il fallait laisser à Mme de Combelot les allures excentriques. Puis, il lui assura que Sa Majesté paraissait fort irritée contre elle.
Clorinde, qui nourrissait un culte pour l'impératrice, resta très étonnée. En quoi avait-elle pu déplaire? Et comme ils arrivaient en face du salon de famille, ils s'arrêtèrent un instant, regardant par la porte laissée ouverte. Tout un cercle de dames entouraient une vaste table. L'impératrice, assise au milieu d'elles, leur apprenait patiemment le jeu du baguenaudier, tandis que quelques hommes, derrière les fauteuils, suivaient la leçon avec gravité.
Rougon, pendant ce temps, querellait Delestang, au bout de la galerie. Il n'avait pas osé lui parler de sa femme; il le maltraitait à propos de la résignation qu'il mettait à accepter un appartement donnant sur la cour du château; et il voulait le forcer à réclamer un appartement sur le parc. Mais Clorinde s'avançait au bras de M. de Plouguern. Elle disait, de façon à être entendue:
«Laissez-moi donc tranquille avec votre Marsy! Je ne lui reparlerai de la soirée. Là, êtes-vous content?» Cette parole calma tout le monde. Justement, M. de Marsy sortait du petit salon, l'air très gai; il plaisanta un moment avec le chevalier Rusconi, puis entra dans le salon de famille, où l'on entendit bientôt l'impératrice et les dames rire aux éclats d'une histoire qu'il leur contait. Dix minutes plus tard, Mme de Llorentz reparut à son tour; elle semblait lasse, elle avait gardé un tremblement des mains; et, voyant des regards curieux épier ses moindres gestes, elle resta là, bravement, à causer au milieu des groupes.
Un ennui respectueux faisait étouffer sous les mouchoirs de légers bâillements. La soirée était l'instant pénible de la journée. Les nouveaux invités, ne sachant pas à quoi se distraire, s'approchaient des fenêtres, regardaient la nuit. M. Beulin-d'orchère continuait dans un coin sa dissertation contre le divorce. Le romancier, qui trouvait ça «crevant», demandait tout bas à l'un des académiciens s'il n'était pas permis d'aller se coucher. Cependant, l'empereur apparaissait de temps à autre, traversant la galerie en traînant les pieds, une cigarette aux lèvres.
«Il a été impossible de rien organiser pour ce soir, expliquait M. de Combelot au petit groupe formé par Rougon et ses amis. Demain, après la chasse à courre, il y aura une curée froide aux flambeaux. Après-demain, les artistes de la Comédie-Française doivent venir jouer Les Plaideurs. On parle aussi de tableaux vivants et d'une charade, qu'on représenterait vers la fin de la semaine.» Et il fournit des détails. Sa femme devait avoir un rôle. Les répétitions allaient commencer. Puis, il conta longuement une promenade faite l'avant-veille par la cour à la Pierre-qui-tourne, un monolithe druidique, autour duquel on pratiquait alors des fouilles. L'impératrice avait tenu à descendre dans l'excavation.
«Imaginez-vous, continua le chambellan d'une voix émue, que les ouvriers ont eu le bonheur de découvrir deux crânes devant Sa Majesté. Personne ne s'y attendait. On a été très content.» Il caressait sa superbe barbe noire, qui lui valait tant de succès parmi les dames; sa figure de bel homme vaniteux avait une douceur niaise; et il zézayait en parlant, par excès de politesse.