Puis, il laissa entendre qu'il étudiait un nouvel aménagement des prairies artificielles. Mais il faudrait d'immenses terrains. Si Rougon réussissait, il irait là-bas appliquer son procédé. Et, brusquement, il s'arrêta: il venait d'apercevoir sa femme qui le regardait d'un air fixe. Depuis qu'il approuvait le projet de Rougon, elle pinçait les lèvres, furieuse, toute pâle.
«Mon ami», murmura-t-elle, en lui montrant le piano.
M. de Combelot, les doigts rompus, ouvrait la main, qu'il refermait ensuite doucement, pour se délasser. Il allait attaquer une polka, avec le sourire complaisant d'un martyr, lorsque Delestang courut lui offrir de le remplacer; ce qu'il accepta d'un air poli, comme s'il cédait une place d'honneur. Et Delestang, attaquant la polka, se mit à tourner la manivelle. Mais c'était autre chose. Il n'avait pas le jeu souple, le tour de poignet facile et moelleux du chambellan.
Rougon, pourtant, voulait obtenir un mot décisif de l'Empereur. Celui-ci, très séduit, lui demandait maintenant s'il ne comptait pas établir là-bas de vastes cités ouvrières; il serait aisé d'accorder à chaque famille un bout de terrain, une petite concession d'eau, des outils; et il promettait même de lui communiquer des plans, le projet d'une de ces cités qu'il avait jeté lui-même sur le papier, avec des maisons uniformes, où tous les besoins étaient prévus.
«Certainement, j'entre tout à fait dans les idées de Votre Majesté, répondit Rougon, que le socialisme nuageux du souverain impatientait. Nous ne pourrons rien faire sans elle.... Ainsi, il faudra sans doute exproprier certaines communes. L'utilité publique devra être déclarée. Enfin, j'aurai à m'occuper de la formation d'une société... Un mot de votre Majesté est nécessaire...» L'œil de l'empereur s'éteignit. Il continuait à hocher la tête. Puis, sourdement, d'une voix à peine distincte, il répéta:
«Nous verrons... nous en causerons...» Et il s'éloigna, traversant de sa marche alourdie la figure d'un quadrille. Rougon fit bonne contenance, comme s'il avait eu la certitude d'une réponse favorable. Clorinde était radieuse. Peu après, parmi les hommes graves qui ne dansaient pas, la nouvelle courut que Rougon quittait Paris, qu'il allait se mettre à la tête d'une grande entreprise, dans le Midi. Alors, on vint le féliciter. On lui souriait d'un bout de galerie à l'autre. Il ne restait plus trace de l'hostilité du premier moment. Puisqu'il s'exilait de lui-même, on pouvait lui serrer la main, sans courir le risque de se compromettre. Ce fut un véritable soulagement pour beaucoup d'invités. M. La Rouquette, quittant la danse, en parla au chevalier Rusconi, d'un air enchanté d'homme mis à l'aise.
«Il fait bien; il accomplira de grandes choses là-bas, dit-il, Rougon est un homme très fort; mais, voyez-vous, il manque de tact politique.» Ensuite, il s'attendrit sur la bonté de l'empereur, qui, selon son expression, «aimait ses vieux serviteurs comme on aime d'anciennes maîtresses». Il s'acoquinait à eux, il éprouvait des regains de tendresse, après les ruptures les plus éclatantes. S'il avait invité Rougon à Compiègne, c'était sûrement par quelque muette lâcheté de cœur. Et le jeune député cita d'autres faits à l'honneur des bons sentiments de Sa Majesté: quatre cent mille francs donnés pour payer les dettes d'un général ruiné par une danseuse, huit cent mille francs offerts en cadeau de noce à un de ses anciens complices de Strasbourg et de Boulogne, près d'un million dépensé en faveur de la veuve d'un grand fonctionnaire.
«Sa cassette est au pillage, dit-il en terminant. Il ne s'est laissé nommer empereur que pour enrichir ses amis.... Je hausse les épaules, quand j'entends les républicains lui reprocher sa liste civile. Il épuiserait dix listes civiles à faire le bien. C'est un argent qui retourne à la France.» Tout en parlant à demi-voix, M. La Rouquette et le chevalier Rusconi suivaient des yeux l'empereur.
Celui-ci achevait de faire le tour de la galerie. Il manœuvrait prudemment au milieu des danseuses, s'avançant muet et seul, dans le vide que le respect ouvrait devant lui. Quand il passait derrière les épaules nues d'une dame assise, il allongeait un peu le cou, les paupières pincées, avec un regard oblique et plongeant.
«Et une intelligence! dit à voix plus basse le chevalier Rusconi. Un homme extraordinaire!» L'empereur était arrivé près d'eux. Il resta là une minute, morne et hésitant. Puis il parut vouloir s'approcher de Clorinde, très gaie, en ce moment, très belle; mais elle le regarda hardiment, elle dut l'effrayer. Il se remit à marcher, la main gauche rejetée et appuyée sur les reins, roulant de l'autre main les bouts cirés de ses moustaches. Et, comme M. Beulin-d'orchère se trouvait en face de lui, il fit un détour, se rapprocha de biais, en disant: