«Vous ne dansez donc pas, monsieur le président?» Le magistrat avoua qu'il ne savait pas danser, qu'il n'avait jamais dansé de sa vie. Alors, l'empereur reprit, d'une voix encourageante:

«Ça ne fait rien, on danse tout de même.» Ce fut son dernier mot. Il gagna doucement la porte, il disparut.

«N'est-ce pas un homme extraordinaire? disait M. La Rouquette, qui répétait le mot du chevalier Rusconi. Hein? à l'étranger, on se préoccupe énormément de lui?» Le chevalier, en diplomate discret, répondit par de vagues signes de tête. Pourtant, il convint que toute l'Europe avait les yeux fixés sur l'empereur. Une parole prononcée aux Tuileries ébranlait les trônes voisins.

«C'est un prince qui sait se taire», ajouta-t-il, avec un sourire dont la fine ironie échappa qu jeune député.

Tous deux retournèrent galamment auprès des dames. Ils firent des invitations pour le prochain quadrille. Un aide de camp tournait depuis un quart d'heure la manivelle du piano. Delestang et M. de Combelot se précipitèrent, offrant de le remplacer.

Mais les dames crièrent:

«Monsieur de Combelot, monsieur de Combelot.... Il tourne beaucoup mieux!» Le chambellan remercia d'un salut aimable, et tourna, avec une ampleur vraiment magistrale. Ce fut le dernier quadrille. On venait de servir le thé, dans le salon de famille. Néro, qui sortit de derrière un canapé, fut bourré de sandwiches. De petits groupes se formaient, causant d'une façon intime. M. de Plouguern avait emporté une brioche sur le coin d'une console; il mangeait, buvant de légères gorgées de thé, expliquant à Delestang, avec lequel il partageait sa brioche, comment il avait fini par accepter des invitations à Compiègne, lui dont on connaissait les opinions légitimistes. Mon Dieu! c'était bien simple: il croyait ne pas pouvoir refuser son concours à un gouvernement qui sauvait la France de l'anarchie. Il s'interrompit pour dire:

«Elle est excellente, cette brioche.... Moi, j'avais assez mal dîné, ce soir.» A Compiègne, d'ailleurs, sa verve méchante était toujours en éveil. Il parla de la plupart des femmes présentes, avec une crudité de paroles dont Delestang rougissait. Il ne respectait que l'impératrice, une sainte; elle montrait une dévotion exemplaire, elle était légitimiste et aurait sûrement rappelé Henri V, si elle avait pu disposer librement du trône. Pendant un instant, il célébra les douceurs de la religion. Puis, comme il entamait de nouveau une anecdote graveleuse, l'impératrice justement rentra dans ses appartements, suivie de Mme de Llorentz. Sur le seuil de la porte, elle fit une grande révérence à l'assemblée. Tout le monde, silencieusement, s'inclina.

Les salons se vidèrent. On causait plus fort. Des poignées de main s'échangeaient. Quand Delestang chercha sa femme pour monter à leur chambre, il ne la trouva plus. Enfin Rougon, qui l'aidait, finit par la découvrir, assise à côté de M. de Marsy, sur un étroit canapé, au fond de ce petit salon, où Mme de Llorentz avait fait au comte une si terrible scène de jalousie, après le dîner. Clorinde riait très haut. Elle se leva, en apercevant son mari. Elle dit, sans cesser de rire:

«Bonsoir, monsieur le comte.... Vous verrez demain, pendant la chasse, si je tiens mon pari.» Rougon la suivit des yeux, tandis que Delestang l'emmenait à son bras. Il aurait voulu les accompagner jusqu'à leur porte, pour lui demander quel était ce pari dont elle parlait; mais il dut rester là, retenu par M. de Marsy, qui le traitait avec un redoublement de politesse. Quand il fut libre, au lieu de monter se coucher, il profita d'une porte ouverte, il descendit dans le parc. La nuit était très sombre, une nuit d'octobre, sans une étoile, sans un souffle, noire et morte. Au loin, les hautes futaies mettaient des promontoires de ténèbres.