Il avait peine à distinguer devant lui la pâleur des allées. A cent pas de la terrasse, il s'arrêta. Son chapeau à la main, debout dans la nuit, il reçut un instant au visage toute la fraîcheur qui tombait. Ce fut un soulagement, comme un bain de force. Et il s'oublia à regarder sur la façade, à gauche, une fenêtre vivement éclairée; les autres fenêtres s'éteignaient, elle troua bientôt seule de son flamboiement la masse endormie du château.
L'empereur veillait. Brusquement, il crut voir son ombre, une tête énorme, traversée par des bouts de moustaches; puis deux autres ombres passèrent, l'une très grêle, l'autre forte, si large qu'elle bouchait toute la clarté. Il reconnut nettement, dans cette dernière, la colossale silhouette d'un agent de la police secrète, avec lequel Sa Majesté s'enfermait pendant des heures, par goût; et l'ombre grêle ayant passé de nouveau, il supposa qu'elle pouvait bien être une ombre de femme.
Tout disparut, la fenêtre reprit son éclat tranquille, la fixité de son regard de flamme, perdu dans les profondeurs mystérieuses du parc. Peut-être, maintenant, l'empereur songeait-il au défrichement d'un coin des Landes, à la fondation d'une ville ouvrière, où l'extinction du paupérisme serait tentée en grand. Souvent, il se décidait la nuit. C'était la nuit qu'il signait des décrets, écrivait des manifestes, destituait des ministres. Cependant, peu à peu, Rougon souriait; il se rappelait invinciblement une anecdote, l'empereur en tablier bleu, coiffé d'un bonnet de police fait d'un morceau de journal, collant du papier à trois francs le rouleau dans une pièce de Trianon, pour y loger une maîtresse; et il se l'imaginait, à cette heure, dans la solitude de son cabinet, au milieu du solennel silence, découpant des images qu'il collait à l'aide d'un petit pinceau, très proprement.
Alors, Rougon, levant les bras, se surprit à dire tout haut:
«Sa bande l'a fait, lui!» Il se hâta de rentrer. Le froid le prenait, surtout aux jambes, que sa culotte découvrait jusqu'aux genoux.
Le lendemain, vers neuf heures, Clorinde lui envoya Antonia qu'elle avait amenée, pour demander s'ils pouvaient, son mari et elle, venir déjeuner chez lui. Il s'était fait monter une tasse de chocolat. Il les attendit. Antonia les précéda, apportant le large plateau d'argent sur lequel on leur avait servi, dans leur chambre, deux tasses de café.
«Hein? ce sera plus gai, dit Clorinde en entrant.
Vous avez le soleil, de ce côté-ci.... Oh! vous êtes beaucoup mieux que nous!» Et elle visita l'appartement. Il se composait d'une antichambre, dans laquelle se trouvait, à droite, la porte d'un cabinet de domestique; au fond, était la chambre à coucher, une vaste pièce tendue d'une cretonne écrue à grosses fleurs rouges, avec un grand lit d'acajou carré et une immense cheminée, où flambaient des troncs d'arbre.
«Parbleu! criait Rougon, il fallait réclamer! Moi, je n'aurais pas accepté un appartement sur la cour! Ah! si l'on courbe l'échine!... Je l'ai dit hier soir à Delestang.» La jeune femme haussa les épaules, en murmurant:
«Lui! il tolérerait qu'on me logeât dans les greniers!» Elle voulut voir jusqu'au cabinet de toilette, dont toute la garniture était en porcelaine de Sèvres, blanc et or, marquée du chiffre impérial. Puis, elle vint devant la fenêtre. Un léger cri de surprise et d'admiration lui échappa. En face d'elle, à des lieues, la forêt de Compiègne emplissait l'horizon de la mer roulante de ses hautes futaies; des cimes monstrueuses moutonnaient, se perdaient dans un balancement ralenti de houle; et, sous le soleil blond de cette matinée d'octobre, c'étaient des mares d'or, des mares de pourpre, une richesse de manteau galonné traînant d'un bord du ciel à l'autre.