«Ah! mon ami, on vient de me proposer une chose.... Jamais vous ne devineriez. J'étouffe.» Et baissant la glace d'une portière:

«Vous permettez, n'est-ce pas?» Rougon s'enfonça dans un coin, regardant, par la glace ouverte, filer la muraille grise du jardin des Tuileries. M. Kahn, très rouge, continuait, avec des gestes saccadés:

«Vous le savez, j'ai suivi vos conseils.... Depuis deux ans, je lutte opiniâtrement. J'ai vu l'empereur trois fois, j'en suis à mon quatrième mémoire sur la question. Si je n'ai pas obtenu la concession de mon chemin de fer, j'ai toujours empêché que Marsy ne la fasse donner à la Compagnie de l'Ouest.... Enfin, j'ai manœuvré de façon à attendre que nous fussions les plus forts, comme vous m'aviez dit.».

Il se tut un instant, sa voix se perdant dans le tapage abominable d'une charrette chargée de fer qui longeait le quai. Puis, quand le fiacre eut dépassé la charrette:

«Eh bien, tout à l'heure, dans mon cabinet, un monsieur que je ne connais pas, un gros entrepreneur, paraît-il, est venu tranquillement m'offrir, au nom de Marsy et du directeur de la Compagnie de l'Ouest, de me faire accorder la concession, si je voulais bien compter à ces messieurs un million en actions.... Qu'en dites-vous?

—C'est un peu cher», murmura Rougon en souriant.

Monsieur Kahn hochait la tête, les bras croisés.

«Non, vous ne vous faites pas une idée de l'aplomb de ces gens-là!... Il faudrait vous raconter ma conversation tout entière avec l'entrepreneur. Marsy, moyennant le million, s'engage à m'appuyer et à faire aboutir ma demande dans un délai d'un mois. C'est sa part qu'il réclame, rien de plus.... Et comme je parlais de l'empereur, notre homme s'est mis à rire. Il m'a dit en propres termes que j'étais fichu si j'avais l'empereur pour moi.» Le fiacre débouchait sur la place de la Concorde.

Rougon sortit de son coin, comme réchauffé, le sang aux joues.

«Et vous avez flanqué ce monsieur à la porte?» demanda-t-il.