L'ancien député, l'air très surpris, le regarda un instant sans répondre. Sa colère était brusquement tombée. Il s'enfonça à son tour dans un coin de la voiture, s'abandonnant mollement aux cahots, murmurant:
«Ah! non, on ne flanque pas les gens à la porte comme ça, sans réfléchir.... Je voulais avoir votre avis, d'ailleurs. Moi, je l'avoue, j'ai envie d'accepter.
—Jamais, Kahn! cria Rougon furieux. Jamais!» Et ils discutèrent. M. Kahn donnait des chiffres; sans doute un pot-de-vin d'un million était énorme; mais il prouvait qu'on boucherait aisément ce trou, à l'aide de certaines opérations. Rougon n'écoutait pas, refusait d'entendre, de la main. Lui, se moquait de l'argent. Il ne voulait pas que Marsy empochât un million, parce que laisser donner ce million, c'était avouer son impuissance, se reconnaître vaincu, estimer l'influence de son rival à un prix exorbitant, qui la grandissait encore en face de la sienne.
«Vous voyez bien qu'il se fatigue, dit-il. Il met les pouces.... Attendez encore. Nous aurons la concession pour rien.» Et il ajouta d'un ton presque menaçant:
«Nous nous fâcherions, je vous en préviens. Je ne peux pas admettre qu'un de mes amis soit rançonné de cette façon.» Il se fit un silence. Le fiacre montait les Champs-Elysées. Les deux hommes, songeurs, semblaient compter attentivement les arbres, dans les contre allées. Ce fut M. Kahn qui reprit le premier, à demi-voix; «Écoutez, moi, je ne demanderais pas mieux, je voudrais rester avec vous; mais avouez que depuis bientôt deux ans...» Il n'acheva pas, il tourna autrement sa phrase.
«Enfin, ce n'est pas votre faute, vous avez les mains liées en ce moment.... Donnons le million, croyez-moi.
—Jamais! répéta Rougon avec force. Dans quinze jours, vous aurez votre concession, entendez-vous!» Le fiacre venait de s'arrêter devant le petit hôtel de la rue Marbeuf. Alors, sans descendre, la portière fermée, ils causèrent là encore un instant, comme s'ils s'étaient trouvés dans leur cabinet, très à l'aise. Rougon avait le soir à dîner M. Bouchard et le colonel Jobelin, et il voulait retenir M. Kahn, qui refusait, à son grand regret, étant déjà invité ailleurs. Maintenant, le grand homme se passionnait pour l'affaire de la concession. Quand il fut enfin descendu du fiacre, il referma amicalement la portière, en échangeant un dernier signe de tête avec l'ancien député.
«A demain jeudi, n'est-ce pas?» cria celui-ci, qui allongea le cou, pendant que la voiture l'emportait.
Rougon rentra avec une légère fièvre. Il ne put même lire les journaux du soir. Bien qu'il fût à peine cinq heures, il passa au salon où il attendit ses invités, en se promenant de long en large. Le premier soleil de l'année, ce pâle soleil de janvier, lui avait donné un commencement de migraine. Il gardait de son après-midi une sensation très vive. Toute la bande était là, les amis qu'il subissait, ceux dont il avait peur, ceux pour lesquels il éprouvait une véritable affection, le poussant, l'acculant à un dénouement immédiat. Et cela ne lui déplaisait pas; il donnait raison à leur impatience, il sentait monter en lui une colère faite de leurs colères.
C'était comme si, peu à peu, on eût rétréci l'espace devant ses pas. L'heure venait où il lui faudrait faire quelque saut formidable.