«Et je vous dois une place, n'est-ce pas? Il faut que je vous case quelque part?» Il sourit de nouveau, en disant simplement:
«Monsieur serait bien bon.» Un court silence régna. Rougon tapait légèrement ses mains l'une contre l'autre, d'un mouvement machinal et nerveux. Il se mit à rire, résolu, soulagé. Il avait trop de dettes, il voulait payer tout.
«Je songerai à vous, vous aurez votre place, reprit-il.
Vous avez bien fait de venir, mon garçon.» Et il le congédia. Cette fois, il n'hésitait plus. Il entra dans la salle à manger, où Gilquin achevait un pot de confitures, après avoir mangé une tranche de pâté, une cuisse de poulet et des pommes de terre froides. Du Poizat, qui était venu rejoindre ce dernier, causait avec lui, à califourchon sur une chaise. Ils parlaient des femmes, de la façon de se faire aimer, très crûment.
Gilquin avait gardé son chapeau sur la tête; et il se renversait, il se dandinait sur sa chaise, un cure-dent aux lèvres, pour avoir bon genre. «Allons, je file, dit-il, en vidant son verre plein, avec un claquement de langue. Je vais rue Montmartre voir ce que deviennent mes oiseaux.» Mais Rougon, qui semblait très gai, le plaisanta.
Est-ce qu'il croyait toujours à son histoire de conspirateurs, maintenant qu'il avait dîné? Du Poizat, lui aussi, affectait l'incrédulité la plus grande. Il prit rendez-vous pour le lendemain avec Gilquin, auquel il devait un déjeuner, disait-il. Gilquin, sa canne sous le bras, répétait, dès qu'il pouvait placer un mot:
«Alors, vous n'allez pas prévenir...
—Eh! si, finit par répondre Rougon. On se moquera de moi, voilà tout.... Rien ne presse. Demain matin.» L'ancien commis voyageur tenait déjà le bouton de la porte. Il revint en ricanant.
«Vous savez, dit-il, on peut faire sauter Badinguet, je m'en fiche, moi! Ça serait même plus drôle.
—Oh! reprit le grand homme d'un air convaincu, presque religieux, l'empereur ne craint rien, même si l'histoire est vraie. Ces coups-là ne réussissent jamais.... Il y a une Providence.» Ce mot fut le dernier prononcé. Du Poizat s'en alla avec Gilquin, qu'il tutoyait amicalement. Et lorsque, une heure plus tard, à dix heures et demie, Rougon donna une poignée de main à M. Bouchard et au colonel qui partaient, il s'étira les bras, il bailla, comme il faisait parfois, en disant: «Je suis éreinté. Je vais joliment dormir, cette nuit.»