«Mais c'est abominable!» cria-t-il.

Et tapant de la main le journal qu'il tenait, s'adressant à Rougon:

«Avez-vous lu ça?... Il y a, en tête, un article qui fait appel aux plus mauvaises passions. Tenez, écoutez cette phrase: "La main qui punit doit être impeccable, car si la justice vient à se tromper, le lien social lui même se dénoue. Comprenez-vous?... Et dans les faits divers, donc! Je trouve là l'histoire d'une comtesse enlevée par le fils d'un marchand de grains. On ne devrait pas laisser passer des anecdotes pareilles. Ça détruit le respect du peuple pour les hautes classes.» M. d'Escorailles intervint.

«Le feuilleton est encore plus odieux. Il s'agit d'une femme bien élevée qui trompe son mari. Le romancier ne lui donne pas même des remords.» Rougon eut un geste terrible.

«Oui, oui, on m'a déjà signalé ce numéro, dit-il. Vous devez voir que j'ai marqué les passages au crayon rouge.... Un journal qui est à nous, pourtant! Tous les jours, je suis obligé de l'éplucher ligne par ligne. Ah! le meilleur ne vaut rien, il faudrait leur couper le cou à tous!» Il ajouta plus bas, en pinçant les lèvres:

«J'ai envoyé chercher le directeur. Je l'attends.» Le colonel avait pris le journal des mains de M. Kahn. Il s'indigna et le passa à M. Béjuin, qui, à son tour, parut écœuré. Rougon, les coudes sur le bureau, songeait, les paupières à demi closes.

«A propos, dit-il en se tournant vers son secrétaire, ce pauvre Huguenin est mort hier. Voilà une place d'inspecteur vacante. Il faudra nommer quelqu'un.» Et comme les trois amis, devant la cheminée, levaient vivement la tête, il continua:

«Oh! une place sans importance. Six mille francs. Il est vrai qu'il n'y a absolument rien à faire.» Mais il fut interrompu. La porte d'un cabinet voisin s'était ouverte.

«Entrez, entrez, monsieur Bouchard! cria-t-il.

J'allais vous faire appeler.»