«J'ai à peine un quart d'heure, murmura-t-il. Enfin, je recevrai ceux que je pourrai.» Il sonna et dit à Merle:
«Faites entrer M. le préfet de la somme.» Mais il reprit aussitôt, la liste sous les yeux:
«Attendez donc!... Est-ce que M. et Mme Charbonnel sont là? Faites-les entrer.» On entendit la voix de l'huissier appelant: «Monsieur et madame Charbonnel!» Et les deux bourgeois de Plassans parurent, suivis par les regards étonnés de toute l'anti-chambre. M. Charbonnel était en habit, un habit à queue carrée, qui avait un collet de velours; Mme Charbonnel portait une robe de soie puce, avec un chapeau à rubans jaunes. Depuis deux heures, ils attendaient, patiemment.
«Il fallait me faire passer votre carte, dit Rougon.
Merle vous connaît.» Puis, sans leur laisser balbutier des phrases où les mots: «Votre Excellence» revenaient sans cesse, il cria gaiement:
«Victoire! Le Conseil d'État a rendu son arrêt. Nous avons battu notre terrible évêque.» L'émotion de la vieille dame fut si forte qu'elle dut s'asseoir. Le mari s'appuya au dossier d'un fauteuil.
«J'ai su cette bonne nouvelle hier soir, continuait le ministre. Comme je tenais à vous l'apprendre moi même, je vous ai fait prier de venir ce matin!... Hein! voilà une jolie tuile, cinq cent mille francs!» Il plaisantait, heureux de leurs visages bouleversés.
Mme Charbonnel put enfin demander d'une voix étranglée et timide:
«C'est fini, bien sûr?... On ne recommencera plus le procès?
—Non, non, soyez tranquilles. L'héritage est à vous.» Et il donna quelques détails. Le Conseil d'État n'avait pas autorisé les sœurs de la Sainte-Famille à accepter le legs, en se basant sur l'existence d'héritiers naturels, et en cassant le testament qui ne paraissait pas avoir tous les caractères d'authenticité désirables. Mgr Rochart était exaspéré. Rougon, qui l'avait rencontré la veille chez son collègue le ministre de l'Instruction publique, riait encore de ses regards furibonds. Son triomphe sur le prélat l'égayait beaucoup.