«Monsieur La Rouquette.

—Non, non, je suis occupé, il m'embête!» dit Rougon, en faisant un geste énergique pour que l'huissier refermât la porte.

M. La Rouquette entendit parfaitement. Il n'en pénétra pas moins dans le cabinet, souriant, la main tendue:

«Comment va Votre Excellence? C'est ma sœur qui m'envoie. Hier, vous aviez l'air un peu fatigué, aux Tuileries.... Vous savez qu'on doit jouer un proverbe dans les appartements de l'impératrice, lundi prochain. Ma sœur a un rôle. Combelot a dessiné les costumes. Vous viendrez, n'est-ce pas?» Et il demeura là un grand quart d'heure, souple et caressant, cajolant Rougon, qu'il appelait tantôt «Votre Excellence» et tantôt «cher maître». Il plaça quelques anecdotes sur les petits théâtres, recommanda une danseuse, demanda un mot pour le directeur de la manufacture des tabacs, afin d'avoir de bons cigares. Et il finit par dire un mal épouvantable de M. de Marsy, en plaisantant.

«Il est gentil tout de même, déclara Rougon, quand le jeune député ne fut plus là. Voyons, je vais me tremper la figure dans ma cuvette, moi. J'ai les joues qui éclatent.» Il disparut un instant derrière une portière. On entendit un grand barbotement d'eau. Il reniflait, il soufflait.

Cependant, M. d'Escorailles, ayant fini de classer la correspondance, venait de tirer de sa poche une petite lime à manche d'écaille et se travaillait les ongles, délicatement. M. Béjuin et le colonel regardaient le plafond, si enfoncés dans leurs fauteuils, qu'ils semblaient ne plus jamais devoir les quitter. Un moment, M. Kahn fouilla le tas des journaux à côté de lui, sur une table. Il les retournait, regardait les titres, les rejetait. Puis, il se leva. «Vous partez? demanda Rougon, qui reparut, s'épongeant la figure dans une serviette.

—Oui, répondit M. Kahn, j'ai lu les journaux, je m'en vais.» Mais il lui dit d'attendre. Et il le prit à son tour à l'écart, il lui annonça qu'il se rendrait sans doute dans les Deux-Sèvres, la semaine suivante, pour l'ouverture des travaux du chemin de fer de Niort à Angers. Plusieurs motifs le poussaient à faire un voyage là-bas.

M. Kahn se montra enchanté. Il avait enfin obtenu la concession, dès les premiers jours de mars. Seulement, il s'agissait maintenant de lancer l'affaire, et il sentait toute la solennité que la présence du ministre donnerait à la mise en scène, dont il soignait déjà les détails.

«Alors, c'est entendu, je compte sur vous pour le premier coup de mine», dit-il en s'en allant.

Rougon s'était remis devant son bureau. Il consultait une liste de noms. Derrière la porte, dans l'anti-chambre, l'attente grandissait.