«Oui, c'est très mal, c'est indigne! M. Bouchard est un excellent homme. Il vous adore, il a une confiance aveugle en vous.... Non, certes, je ne vous aiderai pas à le tromper. Je refuse, entendez-vous, je refuse absolument! Et je vous dis ce que je pense, je ne mâche pas mes paroles, ma belle enfant.... On peut être indulgent.
Ainsi, par exemple, passe encore...» Il s'arrêta, il allait laisser échapper qu'il lui tolérait M. d'Escorailles. Peu à peu, il se calmait, une grande dignité lui venait. Il la fit asseoir, en la voyant prise d'un petit tremblement; lui resta debout, la chapitra d'importance. Ce fut un sermon en forme, avec de très belles paroles. Elle offensait toutes les lois divines et humaines; elle marchait sur un abîme, déshonorait le foyer domestique, se préparait à une vieillesse de remords; et, comme il crut deviner un léger sourire aux coins de ses lèvres, il fit même le tableau de cette vieillesse, la beauté dévastée, le cœur à jamais vide, la rougeur du front sous les cheveux blancs. Puis, il examina sa faute au point de vue de la société; là, surtout, il se montra sévère, car si elle avait pour elle l'excuse de sa nature sensible, le mauvais exemple qu'elle donnait devait rester sans pardon; ce qui l'amena à tonner contre le dévergondage moderne, les débordements abominables de l'époque. Enfin, il fit un retour sur lui-même. Il était le gardien des lois. Il ne pouvait abuser de son pouvoir pour encourager le vice. Sans la vertu, un gouvernement lui semblait impossible. Et il termina en mettant ses adversaires au défi de trouver dans son administration un seul acte de népotisme, une seule faveur due à l'intrigue.
La jolie Mme Bouchard l'écoutait, la tête basse, pelotonnée, montrant son cou délicat sous le bavolet de son chapeau rose. Quand il se fut soulagé, elle se leva, se dirigea vers la porte, sans dire un mot. Mais comme elle sortait, la main sur le bouton, elle leva la tête, et se remit à sourire, en murmurant:
«Il s'appelle Georges Duchesne. Il est commis principal dans la division de mon mari, et veut être sous-chef...
—Non, non!» cria Rougon.
Alors, elle s'en alla, en l'enveloppant d'un long regard méprisant de femme dédaignée. Elle s'attardait, elle traînait sa jupe avec langueur, désireuse de laisser derrière elle le regret de sa possession.
Le ministre entra dans son cabinet d'un air de fatigue. Il avait fait un signe à Merle qui le suivit. La porte était restée entrouverte.
«M. le directeur du Vœu national, que Son Excellence a fait demander, vient d'arriver, dit l'huissier à demi-voix.
—Très bien! répondit Rougon. Mais je recevrai auparavant les fonctionnaires qui sont là depuis longtemps.» A ce moment, un valet de chambre parut à la porte conduisant aux appartements particuliers. Il annonça que le déjeuner était prêt et que Mme Delestang attendait Son Excellence au salon. Le ministre s'était avancé vivement.
«Dites qu'on serve! Tant pis! je recevrai plus tard. Je crève de faim.»