Il allongea le cou pour jeter un coup d'œil l'anti-chambre était toujours pleine. Pas un fonctionnaire, pas un solliciteur, n'avait bougé. Les trois préfets causaient dans leur coin; les deux dames, devant la table, s'appuyaient du bout de leurs doigts, un peu lasses; les mêmes têtes, aux mêmes places, demeuraient fixes et muettes, le long des murs, contre les dossiers de velours rouge. Alors, il quitta son cabinet, en donnant à Merle l'ordre de retenir le préfet de la Somme et le directeur du Vœu national.

Mme Rougon, un peu souffrante, était partie la veille pour le Midi, où elle devait passer un mois; elle avait un oncle du côté de Pau. Delestang, chargé d'une mission très importante au sujet d'une question agricole, se trouvait en Italie depuis six semaines. Et c'était ainsi que le ministre, avec lequel Clorinde voulait causer longuement, l'avait invitée à venir déjeuner au ministère, en garçons.

Elle l'attendait patiemment, en feuilletant un traité de droit administratif, qui traînait sur une table.

«Vous devez avoir l'estomac dans les talons, lui dit-il gaiement. J'ai été débordé, ce matin.» Et il lui offrit le bras, il la conduisit à la salle à manger, une pièce immense, dans laquelle les deux couverts, mis sur une petite table devant la fenêtre, étaient comme perdus. Deux grands laquais servaient. Rougon et Clorinde, très sobres tous les deux, mangèrent vite: quelques radis, une tranche de saumon froid, des côtelettes à la purée et un peu de fromage. Ils ne touchèrent pas au vin. Rougon, le matin, ne buvait que de l'eau. A peine échangèrent-ils dix paroles. Puis, quand les deux laquais, après avoir desservi, eurent apporté le café et les liqueurs, la jeune femme lui adressa un léger mouvement des sourcils, qu'il comprit parfaitement.

«C'est bien, dit-il, laissez-nous. Je sonnerai.» Les laquais sortirent. Alors, elle se leva, en donnant des tapes sur sa jupe pour faire tomber les miettes. Elle portait une robe de soie noire, trop grande, chargée de volants, si compliquée, qu'elle y était empaquetée, sans qu'on pût distinguer où se trouvaient ses hanches et sa gorge.

«Quelle halle! murmurait-elle, en allant au fond de la pièce. C'est un salon pour noces et repas de corps, votre salle à manger!» Et elle revint, ajoutant:

«Je voudrais bien fumer ma cigarette, moi!

—Diable! dit Rougon, c'est qu'il n'y a pas de tabac.

Je ne fume jamais.» Mais elle cligna les yeux, elle sortit de sa poche une petite blague en soie rouge brodée d'or, guère plus grosse qu'une bourse. Du bout de ses doigts minces, elle roula une cigarette. Puis, comme ils ne voulaient pas sonner, ce fut une chasse aux allumettes dans toute la pièce. Enfin, sur le coin d'un dressoir, ils trouvèrent trois allumettes, qu'elle emporta soigneusement. Et, la cigarette aux lèvres, allongée de nouveau sur sa chaise, elle se mit à boire son café par petites gorgées, en regardant Rougon bien en face, avec un sourire.

«Eh bien, je suis tout à vous, dit celui-ci, qui souriait également. Vous aviez à causer, causons.» Elle eut un geste d'insouciance.