Rougon avait écrit à Du Poizat et à M. Kahn, pour qu'on lui évitât l'ennui d'une réception officielle aux portes de Niort. Il arriva un samedi soir, vers sept heures, et descendit directement à la préfecture, avec l'idée de se reposer jusqu'au lendemain midi; il était très las. Mais après le dîner, quelques personnes vinrent. La nouvelle de la présence du ministre devait déjà courir la ville. On ouvrit la porte d'un petit salon, voisin de la salle à manger; un bout de soirée s'organisa. Rougon, debout entre les deux fenêtres, fut obligé d'étouffer ses bâillements et de répondre d'une façon aimable aux compliments de bienvenue.

Un député du département, cet avoué qui avait hérité de la candidature officielle de M. Kahn, parut le premier, effaré, en redingote et en pantalon de couleur; et il s'excusait, il expliquait qu'il rentrait à pied d'une de ses fermes, mais qu'il avait quand même voulu saluer tout de suite Son Excellence. Puis, un homme gros et court se montra, sanglé dans un habit noir un peu juste, ganté de blanc, l'air cérémonieux et désolé. C'était le premier adjoint. Il venait d'être prévenu par sa bonne. Il répéta que M. le maire serait désespéré; M. le maire, qui attendait Son Excellence le lendemain seulement, se trouvait à sa propriété des Varades, à dix kilomètres. Derrière l'adjoint, défilèrent encore six messieurs; grands pieds, grosses mains, larges figures massives; le préfet les présenta comme des membres distingués de la Société de statistique. Enfin, le proviseur du lycée amena sa femme, une délicieuse blonde de vingt-huit ans, une Parisienne dont les toilettes révolutionnaient Niort. Elle se plaignit de la province à Rougon, amèrement.

Cependant, M. Kahn, qui avait dîné avec le ministre et le préfet, était très questionné sur la solennité du lendemain. On devait se rendre à une lieue de la ville, dans le quartier dit des Moulins, devant l'entrée d'un tunnel projeté pour le chemin de fer de Niort à Angers; et là Son Excellence le ministre de l'Intérieur mettrait lui même le feu à la première mine. Cela parut touchant.

Rougon faisait le bonhomme. Il voulait simplement honorer l'entreprise si laborieuse d'un vieil ami. D'ailleurs, il se considérait comme le fils adoptif du département des Deux-Sèvres, qui l'avait autrefois envoyé à l'Assemblée législative. A la vérité, le but de son voyage, vivement conseillé par Du Poizat, était de le montrer dans toute sa puissance à ses anciens électeurs, afin d'assurer complètement sa candidature, s'il lui fallait jamais un jour entrer au Corps législatif.

Par les fenêtres du petit salon, on voyait la ville noire et endormie. Personne ne venait plus. On avait appris trop tard l'arrivée du ministre. Cela tournait au triomphe, pour les gens zélés qui se trouvaient là. Ils ne parlaient pas de quitter la place, ils se gonflaient dans la joie d'être les premiers à posséder Son Excellence en petit comité. L'adjoint répétait plus haut, d'une voix dolente, sous laquelle perçait une grande jubilation:

«Mon Dieu! que M. le maire va être contrarié!.., et M. le président! et M. le procureur impérial! et tous ces messieurs!» Vers neuf heures pourtant, on put croire que la ville était dans l'anti-chambre. Il y eut un bruit imposant de pas. Puis, un domestique vint dire que M. le commissaire central désirait présenter ses hommages à Son Excellence. Et ce fut Gilquin qui entra, Gilquin superbe, en habit, portant des gants paille et des bottines de chevreau. Du Poizat l'avait casé dans son département. Gilquin très convenable, ne gardait qu'un dandinement un peu osé des épaules et la manie de ne pas se séparer de son chapeau appuyé contre sa hanche, légèrement renversé, dans une pose étudiée sur quelque gravure de tailleur. Il s'inclina devant Rougon, en lui murmurant avec une humilité exagérée:

«Je me rappelle au bon souvenir de son Excellence, que j'ai eu l'honneur de rencontrer plusieurs fois à Paris.» Rougon sourit. Ils causèrent un instant. Gilquin passa ensuite dans la salle à manger, où l'on venait de servir le thé. Il y trouva M. Kahn, en train de revoir, sur un coin de la table, la liste des invitations pour le lendemain. Dans le petit salon, maintenant, on parlait de la grandeur du règne; Du Poizat, debout à côté de Rougon, exaltait l'empire; et tous deux échangeaient des saluts, comme s'ils s'étaient félicités d'une œuvre personnelle, en face des Niortais béants d'une admiration respectueuse.

«Sont-ils forts, ces mâtins-là!» murmura Gilquin, qui suivait la scène par la porte grande ouverte.

Et, tout en versant du rhum dans son thé, il poussa le coude de M. Kahn. Du Poizat, maigre et ardent, avec ses dents blanches mal rangées et sa face d'enfant fiévreux, où le triomphe avait mis une flamme, faisait rire d'aise Gilquin, qui le trouvait «très réussi».

«Hein? Vous ne l'avez pas vu arriver dans le département? continua-t-il à voix basse. Moi, j'étais avec lui. Il tapait les pieds d'un air rageur en marchant. Allez, il devait en avoir gros sur le cœur contre les gens d'ici.