Depuis qu'il est dans sa préfecture, il se régale à se venger de son enfance. Et les bourgeois qui l'ont connu pauvre diable autrefois n'ont pas envie aujourd'hui de sourire, quand il passe, je vous en réponds! Oh! c'est un préfet solide, un homme tout à son affaire. Il ne ressemble guère à ce Langlade que nous avons remplacé, un garçon à bonnes fortunes, blond comme une fille.... Nous avons trouvé des photographies de dames très décolletées jusque dans les dossiers du cabinet.» Gilquin se tut un instant. Il croyait s'apercevoir que, d'un angle du petit salon, la femme du proviseur ne le quittait pas des yeux. Alors, voulant développer les grâces de son buste, il se plia pour dire de nouveau à M. Kahn:
«Vous a-t-on raconté l'entrevue de Du Poizat avec son père? Oh! l'aventure la plus amusante du monde!...
Vous savez que le vieux est un ancien huissier qui a amassé un magot en prêtant à la petite semaine, et qui vit maintenant comme un loup, au fond d'une vieille maison en ruine, avec des fusils chargés dans son vestibule.... Or, Du Poizat, auquel il a prédit vingt fois l'échafaud, rêvait depuis longtemps de l'écraser. Ça entrait pour une bonne moitié dans son désir d'être préfet ici.... Un matin donc, Du Poizat endosse son plus bel uniforme, et, sous le prétexte de faire une tournée, va frapper à la porte du vieux. On parlemente un bon quart d'heure. Enfin le vieux ouvre. Un petit vieillard blême qui regarde d'un air hébété les broderies de l'uniforme.
Et savez-vous ce qu'il a dit, dès la seconde phrase, quand il a su que son fils était préfet? "Hein! Léopold, n'envoie plus toucher les contributions!" Au demeurant, ni émotion, ni surprise.... Lorsque Du Poizat est revenu, il pinçait les lèvres, la face blanche comme un linge. Cette tranquillité de son père l'exaspérait. En voilà un sur le dos duquel il ne montera jamais!»
M. Kahn hochait discrètement la tête. Il avait remis la liste des invitations dans sa poche, il prenait à son tour une tasse de thé, en jetant des coups d'œil dans le salon voisin.
«Rougon dort debout, dit-il. Ces imbéciles devraient bien le laisser aller se coucher. Il faut qu'il soit solide pour demain. Je ne l'avais pas revu, reprit Gilquin. Il a engraissé.» Puis, il baissa encore la voix, il répéta:
«Très forts, ces gaillards!... Ils ont manigancé je ne sais quoi, au moment du grand coup. Moi, je les avais avertis. Le lendemain, patatras! la danse a eu lieu tout de même. Rougon prétend qu'il est allé à la préfecture, où personne n'a voulu le croire. Enfin, ça le regarde, on n'a pas besoin d'en causer.... Cet animal de Du Poizat m'avait payé un fameux déjeuner dans un café des boulevards. Oh! quelle journée! Nous avons dû passer la soirée au théâtre; je ne me souviens plus bien, j'ai dormi deux jours.» Sans doute M. Kahn trouvait les confidences de Gilquin inquiétantes. Il quitta la salle à manger. Alors, Gilquin, resté seul, se persuada que la femme du proviseur le regardait décidément. Il rentra dans le salon, s'empressa auprès d'elle, finit par lui apporter du thé, des petits fours, de la brioche. Il était vraiment fort bien; il ressemblait à un homme comme il faut mal élevé, ce qui paraissait attendrir un peu la belle blonde.
Cependant, le député démontrait la nécessité d'une nouvelle église à Niort, l'adjoint demandait un pont, le proviseur parlait d'agrandir les bâtiments du lycée, tandis que les six membres de la Société de statistique, muets, approuvaient tout de la tête.
«Nous verrons demain, messieurs, répondit Rougon, les paupières à demi fermées. Je suis ici pour connaître vos besoins et faire droit à vos requêtes.» Dix heures sonnaient, lorsqu'un domestique vint dire un mot au préfet, qui se pencha aussitôt à l'oreille du ministre. Celui-ci se hâta de sortir. Mme Correur l'attendait, dans une pièce voisine. Elle était avec une fille grande et mince, la figure fade, toute salie de taches de rousseur.
«Comment, vous êtes à Niort! s'écria Rougon.