Mais il serait bon de provoquer un quatrième discours.

Un instant, ils songèrent au maire; seulement Du Poizat le trouvait trop bête, et il conseilla de choisir l'ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui se trouvait naturellement désigné, mais dont M. Kahn craignait l'esprit critique. Enfin, ce dernier, en sortant de table, emmena le ministre à l'écart, pour lui indiquer les points sur lesquels il serait heureux de le voir insister, dans son discours.

Le rendez-vous était pour dix heures et demie, à la préfecture. Le maire et le premier adjoint se présentèrent ensemble; le maire balbutiait, était au désespoir de ne s'être pas trouvé à Niort, la veille; tandis que le premier adjoint affectait de demander à Son Excellence si elle avait passé une bonne nuit, si elle se sentait remise de sa fatigue. Ensuite, parurent le président du tribunal civil, le procureur impérial et ses deux substituts, l'ingénieur en chef des ponts et chaussées, que suivirent à la file le receveur général, le directeur des contributions directes et le conservateur des hypothèques. Plusieurs de ces messieurs étaient avec leurs dames, la femme du proviseur, la jolie blonde, vêtue d'une toilette bleu ciel du plus piquant effet, causa une grosse émotion; elle pria Son Excellence d'excuser son mari, retenu au lycée par une attaque de goutte, qui l'avait pris la veille au soir en rentrant. Cependant, d'autres personnages arrivaient: le colonel du 78e de ligne caserné à Niort, le président du tribunal de commerce, les deux juges de paix de la ville, le conservateur des eaux et forêts accompagné de ses trois demoiselles, des conseillers municipaux, des délégués de la Chambre consultative des arts et manufactures, de la Société de statistique et du Conseil des prud'hommes.

La réception avait lieu dans un grand salon de la préfecture. Du Poizat faisait les présentations. Et le ministre, souriant, plié en deux, accueillait chaque personne en vieille connaissance. Il savait des particularités étonnantes sur chacune d'elles. Il parla au procureur impérial, très élogieusement, d'un réquisitoire prononcé dernièrement par lui dans une affaire d'adultère; il demanda d'une voix émue au directeur des contributions directes des nouvelles de madame, alitée depuis deux mois; il retint un instant le colonel du 78e de ligne, pour lui montrer qu'il n'ignorait pas les brillantes études de son fils à Saint-Cyr; il causa chaussures avec un conseiller municipal qui possédait de grands ateliers de cordonnerie, et entama avec le conservateur des hypothèques, archéologue passionné, une discussion sur une pierre druidique découverte la semaine précédente. Quand il hésitait, cherchant sa phrase, Du Poizat venait à son aide d'un mot habilement soufflé. D'ailleurs, il gardait un aplomb superbe.

Comme le président du tribunal de commerce entrait et s'inclinait devant lui, il s'écria d'une voix affable:

«Vous êtes seul, monsieur le président? J'espère bien que vous amènerez madame au banquet, ce soir...» Il s'arrêta, en voyant autour de lui l'embarras des figures. Du Poizat le poussait légèrement du coude.

Alors, il se souvint que le président du tribunal de commerce vivait séparé de sa femme, à la suite de certains faits scandaleux. Il s'était trompé, il avait cru parler à l'autre président, au président du tribunal civil. Cela ne troubla en rien son aplomb. Souriant toujours, sans chercher à revenir sur sa maladresse, il reprit d'un air fin:

«J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, monsieur.

Je sais que mon collègue le garde des Sceaux vous a porté pour la décoration.... C'est une indiscrétion. Gardez-moi le secret.» Le président du tribunal de commerce devint très rouge. Il suffoquait de joie. Autour de lui, on s'empressait, on le félicitait; pendant que Rougon prenait note mentalement de cette croix donnée avec tant d'à-propos, pour ne pas oublier d'avertir son collègue. C'était le mari trompé qu'il décorait. Du Poizat eut un sourire d'admiration.

Cependant, il y avait une cinquantaine de personnes dans le grand salon. On attendait toujours, les visages muets, les regards gênés.