—Quel livre? demanda vivement Clorinde.
—Une ânerie, un de ces volumes qu'on fabrique pour les paysans. Cela s'appelle Les Veillées du bonhomme Jacques. Il y a de tout là-dedans, du socialisme, de la sorcellerie, de l'agriculture, jusqu'à un article célébrant les bienfaits de l'association.... Un bouquin dangereux, enfin!» La jeune femme, dont la curiosité ne devait pas être satisfaite, se tourna comme pour interroger son mari.
«Vous êtes sévère, Rougon, déclara Delestang. J'ai parcouru ce livre, j'y ai découvert de bonnes choses; le chapitre sur l'association est bien fait.... Je serais surpris si l'empereur condamnait les idées qui s'y trouvent exprimées.» Rougon allait s'emporter. Il ouvrait les bras, dans un geste de protestation. Et il se calma brusquement, comme ne voulant pas discuter; il ne dit plus rien, jetant des coups d'œil sur le paysage, aux deux côtés de l'horizon. Le landau était alors au milieu du pont de Saint-Cloud; en bas, toute moirée de soleil, la rivière avait des nappes dormantes d'un bleu pâle; tandis que des files d'arbres, le long des rives, enfonçaient dans l'eau des ombres vigoureuses. L'immense ciel, en amont et en aval, montait, tout blanc d'une limpidité printanière, à peine teinté d'un frisson bleu.
Lorsque la voiture se fut arrêtée dans la cour du château, Rougon descendit le premier et tendit la main à Clorinde. Mais celle-ci affecta de ne pas accepter ce soutien; elle sauta légèrement à terre. Puis, comme il restait le bras tendu, elle lui, donna un petit coup d'ombrelle sur les doigts, en murmurant:
«Puisqu'on vous dit qu'on est grande fille!» Et elle semblait sans respect pour les poings énormes du maître, qu'elle gardait longtemps autrefois dans ses mains d'élève soumise, afin de leur voler un peu de leur force. Aujourd'hui, elle pensait sans doute les avoir assez appauvris; elle n'avait plus ses cajoleries adorables de disciple. A son tour, poussée en puissance, elle devenait maîtresse. Quand Delestang fut descendu de voiture, elle laissa Rougon entrer le premier, pour souffler à l'oreille de son mari:
«J'espère que vous n'allez pas l'empêcher de patauger, avec son bonhomme Jacques. Vous avez là une bonne occasion de ne pas toujours dire comme lui.» Dans le vestibule, avant de le quitter, elle l'enveloppa d'un dernier regard, s'inquiéta d'un bouton de sa redingote qui tirait sur l'étoffe; et, tandis qu'un huissier l'annonçait chez l'impératrice, elle les regarda disparaître, Rougon et lui, souriante.
Le conseil des ministres se tenait dans un salon voisin du cabinet de l'empereur. Au milieu, une douzaine de fauteuils entouraient une grande table, recouverte d'un tapis. Les fenêtres, hautes et claires, donnaient sur la terrasse du château. Quand Rougon et Delestang entrèrent, tous leurs collègues se trouvaient déjà réunis, à l'exception du ministre des Travaux publics et du ministre de la Marine et des Colonies, alors en congé.
L'empereur n'avait pas encore paru. Ces messieurs causèrent pendant près de dix minutes, debout devant les fenêtres, groupés autour de la table. Il y en avait deux de visages chagrins, qui se détestaient au point de ne jamais s'adresser la parole; mais les autres, la mine aimable, se mettaient à l'aise, en attendant les affaires graves. Paris s'occupait alors de l'arrivée d'une ambassade venue du fond de l'Extrême-Orient, avec des costumes étranges et des façons de saluer extraordinaires.
Le ministre des Affaires étrangères raconta une visite qu'il avait rendue, la veille, au chef de cette ambassade; il se moquait finement, tout en restant très correct.
Puis, la conversation tomba à des sujets plus frivoles; le ministre d'État fournit des renseignements sur la santé d'une danseuse de l'Opéra, qui avait failli se casser la jambe. Et même dans leur abandon, ces messieurs demeuraient en éveil et en défiance, cherchant certaines de leurs phrases, rattrapant des moitiés de mot, se guettant sous leurs sourires, redevenant subitement sérieux, dès qu'ils se sentaient surveillés.