«Alors, c'est une simple foulure? dit Delestang, qui s'intéressait beaucoup aux danseuses.

—Oui, une foulure, répéta le ministre d'État. La pauvre femme en sera quitte pour garder quinze jours la chambre.... Elle est bien honteuse, d'être tombée.» Un petit bruit fit tourner les têtes. Tous s'inclinèrent; l'empereur venait d'entrer. Il resta un instant appuyé au dossier de son fauteuil. Et il demanda de sa voix sourde, lentement:

«Elle va mieux?

—Beaucoup mieux, sire, répondit le ministre en s'inclinant de nouveau. J'ai eu de ses nouvelles ce matin.» Sur un geste de l'empereur, les membres du conseil prirent place autour de la table. Ils étaient neuf; plusieurs étalèrent des papiers devant eux; d'autres se renversèrent, en se regardant les ongles. Un silence régna.

L'empereur semblait souffrant; il roulait doucement les bouts de ses moustaches entre ses doigts, la face éteinte. Puis, comme personne ne parlait, il parut se souvenir, il prononça quelques mots.

«Messieurs, la session du Corps législatif va être close...» Il fut d'abord question du budget, que la Chambre venait de voter en cinq jours. Le ministre des Finances signala les vœux exprimés par le rapporteur. Pour la première fois, la Chambre avait des velléités de critique. Ainsi, le rapporteur souhaitait voir l'amortissement fonctionner d'une façon normale et le gouvernement se contenter des crédits votés, sans recourir toujours à des demandes de crédits supplémentaires.

D'autre part, des membres s'étaient plaints du peu de cas que le Conseil d'État faisait de leurs observations, quand ils cherchaient à réduire certaines dépenses; un d'entre eux avait même réclamé pour le Corps législatif le droit de préparer le budget. «Il n'y a pas lieu, selon moi, de tenir compte de ces réclamations, dit le ministre des Finances en terminant. Le gouvernement dresse ses budgets avec la plus grande économie possible; et cela est tellement vrai, que la commission a dû se donner beaucoup de mal pour arriver à retrancher deux pauvres millions.... Toutefois, je crois sage d'ajouter trois demandes de crédits supplémentaires, qui étaient à l'étude. Un virement de fonds nous donnera les sommes nécessaires, et la situation sera régularisée plus tard.» L'empereur approuva de la tête. Il paraissait ne pas écouter, les yeux vagues, regardant comme aveuglé la grande lueur claire tombant de la fenêtre du milieu, en face de lui. Il y eut de nouveau un silence. Tous les ministres approuvaient, après l'empereur. Pendant un instant, on n'entendit plus qu'un léger bruit. C'était le garde des Sceaux qui feuilletait un manuscrit de quelques pages, ouvert sur la table. Il consulta ses collègues d'un regard.

«Sire, dit-il enfin, j'ai apporté le projet d'un mémoire sur la fondation d'une nouvelle noblesse.... Ce sont encore de simples notes; mais j'ai pensé qu'il serait bon, avant d'aller plus loin, de les lire en conseil, afin de pouvoir profiter de toutes les lumières...

—Oui, lisez, monsieur le garde des Sceaux, interrompit l'empereur. Vous avez raison.» Et il se tourna à demi, pour regarder le ministre de la Justice, pendant qu'il lisait. Il s'animait, une flamme jaune brûlait dans ses yeux gris.

Cette question d'une nouvelle noblesse préoccupait alors beaucoup la cour. Le gouvernement avait commencé par soumettre au Corps législatif un projet de loi punissant d'une amende et d'un emprisonnement toute personne convaincue de s'être attribué sans droit un titre nobiliaire quelconque. Il s'agissait de donner une sanction aux anciens titres et de préparer ainsi la création de titres nouveaux. Ce projet de loi avait soulevé à la Chambre une discussion passionnée; des députés, très dévoués à l'empire, s'étaient écriés qu'une noblesse ne pouvait exister dans un État démocratique; et, lors du vote, vingt-trois voix venaient de se prononcer contre le projet. Cependant, l'empereur caressait son rêve. C'était lui qui avait indiqué au garde des Sceaux tout un vaste plan.