Le mémoire débutait par une partie historique.

Ensuite, le futur système se trouvait exposé tout au long; les titres devaient être distribués par catégories de fonctions, afin de rendre les rangs de la nouvelle noblesse accessibles à tous les citoyens; combinaison démocratique qui paraissait enthousiasmer fort le garde des Sceaux. Enfin suivait un projet de décret. A l'article II, le ministre haussa et ralentit la voix:

«Le titre de comte sera concédé après cinq ans d'exercice dans leurs fonctions ou dignités, ou après avoir été nommés par nous grands-croix de la Légion d'honneur: à nos ministres et aux membres de notre conseil privé; aux cardinaux, aux maréchaux, aux amiraux et aux sénateurs; à nos ambassadeurs et aux généraux de division ayant commandé en chef.» Il s'arrêta un instant, interrogeant l'empereur du regard, pour demander s'il n'avait oublié personne. Sa Majesté, la tête un peu tombée sur l'épaule droite, se recueillait. Elle finit par murmurer: «Je crois qu'il faudrait joindre les présidents du Corps législatif et du Conseil d'État.» Le garde des Sceaux hocha vivement la tête en signe d'approbation, et se hâta de mettre une note sur la marge de son manuscrit. Puis, au moment où il allait reprendre sa lecture, il fut interrompu par le ministre de l'Instruction publique et des cultes qui avait une omission à signaler.

«Les archevêques... commença-t-il.

—Pardon, dit sèchement le ministre de la Justice, les archevêques ne doivent être que barons. Laissez-moi lire le décret tout entier.» Et il ne se retrouva plus dans ses feuilles de papier. Il chercha longtemps une page qui s'était égarée parmi les autres. Rougon, carrément assis, le cou enfoncé entre ses rudes épaules de paysan, souriait du coin des lèvres; et, comme il se tournait, il vit son voisin le ministre d'État, le dernier représentant d'une vieille famille normande, sourire également d'un fin sourire de mépris. Alors tous deux eurent un léger hochement de menton. Le parvenu et le gentilhomme s'étaient compris.

«Ah! voici, reprit enfin le garde des Sceaux:

Article III. Le titre de baron sera concédé: 1° Aux membres du Corps législatif qui auront été honorés trois fois du mandat de leurs concitoyens; 2° aux conseillers d'État, après huit ans d'exercice; 3° au premier président et au procureur général de la Cour de cassation, au premier président et au procureur général de la Cour des comptes, aux généraux de division et aux vice-amiraux, aux archevêques et aux ministres plénipotentiaires, après cinq ans d'exercice dans leurs fonctions, ou s'ils ont obtenu le grade de commandeur de la Légion d'honneur...» Et il continua ainsi. Les premiers présidents et les procureurs généraux des cours impériales, les généraux de brigade et les contre-amiraux, les évêques, jusqu'aux maires des chefs-lieux de préfecture de première classe, devaient être faits barons; seulement, on leur demandait dix ans de service.

«Tout le monde baron, alors!» murmura Rougon à demi-voix.

Ses collègues, qui affectaient de le regarder comme un homme mal élevé, prirent des mines graves, pour lui faire comprendre qu'ils trouvaient cette plaisanterie très déplacée. L'empereur avait paru ne pas entendre.

Cependant, lorsque la lecture fut terminée, il demanda: