«Que pensez-vous du projet, messieurs?» Il y eut une hésitation. On attendait une interrogation plus directe.

«Monsieur Rougon, reprit Sa Majesté, que pensez-vous du projet?

—Mon Dieu! Sire, répondit le ministre de l'Intérieur en souriant de son air tranquille, je n'en pense pas beaucoup de bien. Il offre le pire des dangers, celui du ridicule. Oui, j'aurais peur que tous ces barons-là ne prêtassent à rire.... Je ne mets pas en avant les raisons graves, le sentiment d'égalité qui domine aujourd'hui, la rage de vanité qu'un pareil système développerait...» Mais il eut la parole coupée par le garde des Sceaux, très aigre, très blessé, se défendant en homme attaqué personnellement. Il se disait bourgeois, fils de bourgeois, incapable de porter atteinte aux principes égalitaires de la société moderne. La nouvelle noblesse devait être une noblesse démocratique; et ce mot de «noblesse démocratique» rendait sans doute si bien son idée, qu'il le répéta à plusieurs reprises. Rougon répliqua, toujours souriant, sans se fâcher. Le garde des Sceaux, petit, sec, noirâtre, finit par lancer des personnalités blessantes. L'empereur demeurait comme étranger à la querelle; il regardait de nouveau, avec de lents balancements d'épaules, la grande clarté blanche tombant de la fenêtre, en face de lui. Pourtant, quand les voix montèrent et devinrent gênantes pour sa dignité, il murmura:

«Messieurs, messieurs...» Puis, au bout d'un silence:

«Monsieur Rougon a peut-être raison.... La question n'est pas mûre encore. Il faudra l'étudier sur d'autres bases. On verra plus tard.» Le conseil examina ensuite plusieurs menues affaires. On parla surtout du journal Le siècle, dont un article venait de produire un scandale à la cour. Il ne se passait pas de semaine sans que l'empereur fût supplié, dans son entourage, de supprimer ce journal, le seul organe républicain qui restât debout. Mais Sa Majesté, personnellement, avait une grande douceur pour la presse, elle s'amusait souvent, dans le secret du cabinet, à écrire de longs articles en réponse aux attaques contre son gouvernement; son rêve inavoué était d'avoir son journal à elle, où elle pourrait publier des manifestes et entamer des polémiques. Toutefois, Sa Majesté décida, ce jour-là, qu'un avertissement serait envoyé au siècle.

Leurs Excellences croyaient le conseil fini. Cela se voyait à la manière dont ces messieurs se tenaient assis sur le bord de leurs fauteuils. Même le ministre de la Guerre, un général à l'air ennuyé qui n'avait pas soufflé mot de toute la séance, tirait déjà ses gants de sa poche, lorsque Rougon s'accouda fortement à la table.

«Sire, dit-il, je voudrais entretenir le conseil d'un conflit qui s'est élevé entre la commission de colportage et moi, au sujet d'un ouvrage présenté à l'estampille.» Ses collègues se renfoncèrent dans leurs fauteuils.

L'empereur se tourna à demi, avec un léger hochement de tête, pour autoriser le ministre de l'Intérieur à continuer.

Alors, Rougon entra dans des détails préliminaires. Il ne souriait plus, il n'avait plus son air bonhomme. Penché au bord de la table, le bras droit balayant le tapis d'un geste régulier, il raconta qu'il avait voulu présider lui-même une des dernières séances de la commission, pour stimuler le zèle des membres qui la composaient.

«Je leur ai indiqué les vues du gouvernement sur les améliorations à opérer dans les importants services dont ils sont chargés.... Le colportage aurait de graves dangers si, devenant une arme entre les mains des révolutionnaires, il aboutissait à raviver les discussions et les haines. La commission a donc le devoir de rejeter tous les ouvrages fomentant et irritant des passions qui ne sont plus de notre âge. Elle accueillera au contraire les livres dont l'honnêteté lui paraîtra inspirer un acte d'adoration pour Dieu, d'amour pour la patrie, de reconnaissance pour le souverain.» Les ministres, très maussades, crurent cependant devoir saluer au passage ce dernier membre de phrase.