«On a exprimé devant moi des craintes, murmura-t-il. Vous comprenez combien il serait malheureux que votre nom fût mêlé à une catastrophe.... Enfin, puisque vous m'affirmez le contraire...» Il abandonna ce second sujet pour passer à un troisième.
«C'est comme le préfet des Deux-Sèvres, on est très mécontent de lui, m'a-t-on assuré. Il aurait tout bouleversé, là-bas. Il serait en outre le fils d'un ancien huissier dont les allures bizarres font causer le département.... M. Du Poizat est votre ami, je crois?
—Un de mes bons amis, sire!» Et, l'empereur s'étant levé, Rougon se leva également.
Le premier marcha jusqu'à une fenêtre, puis revint en soufflant de légers filets de fumée.
«Vous avez beaucoup d'amis, monsieur Rougon, dit-il d'un air fin.
—Oui, sire beaucoup!» répondit carrément le ministre.
Jusque-là, l'empereur avait évidemment répété les commérages du château, les accusations portées par les personnes de son entourage. Mais il devait savoir d'autres histoires, des faits ignorés de la cour, dont ses agents particuliers l'avaient informé, et auxquels il accordait un intérêt bien plus vif; il adorait l'espionnage, tout le travail souterrain de la police. Pendant un instant, il regarda Rougon, la face vaguement souriante; puis, d'une voix confidentielle, en homme qui s'amuse:
«Oh! je suis renseigné, plus que je ne le voudrais.... Tenez, un autre petit fait. Vous avez accepté dans vos bureaux un jeune homme, le fils d'un colonel, bien qu'il n'ait pu présenter le diplôme de bachelier. Cela n'a pas d'importance, je le sais. Mais si vous vous doutiez du tapage que ces choses soulèvent!... On fâche tout le monde avec ces bêtises. C'est de la bien mauvaise politique.» Rougon ne répondit rien. Sa Majesté n'avait pas fini.
Elle ouvrait les lèvres, cherchait une phrase; mais ce qu'elle avait à dire paraissait la gêner, car elle hésita un instant à descendre jusque-là. Elle balbutia enfin:
«Je ne vous parlerai pas de cet huissier, un de vos protégés, un nommé Merle, n'est-ce pas? Il se grise, il est insolent, le public et les employés s'en plaignent.... Tout cela est très fâcheux, très fâcheux.» Puis, haussant la voix, concluant brusquement: