«Vous avez trop d'amis, monsieur Rougon. Tous ces gens vous font du tort. Ce serait vous rendre un service que de vous fâcher avec eux.... Voyons, accordez-moi la destitution de M. Du Poizat et promettez-moi d'abandonner les autres.» Rougon était resté impassible. Il s'inclina, il dit d'un accent profond:

«Sire, je demande au contraire à Votre Majesté le ruban d'officier pour le préfet des Deux-Sèvres.... J'ai également plusieurs faveurs à solliciter...» Il tira un agenda de sa poche, il continua:

«M. Béjuin supplie en grâce Votre Majesté de visiter sa cristallerie de Saint-Florent, lorsqu'elle ira à Bourges.... Le colonel Jobelin désire une situation dans les palais impériaux.... L'huissier Merle rappelle qu'il a obtenu la médaille militaire et souhaite un bureau de tabac pour une de ses sœurs...

—Est-ce tout? demanda l'empereur qui s'était remis à sourire. Vous êtes un patron héroïque. Vos amis doivent vous adorer.

—Non, sire, ils ne m'adorent pas, ils me soutiennent», dit Rougon avec une rude franchise.

Le mot parut frapper beaucoup le souverain. Rougon venait de livrer tout le secret de sa fidélité; le jour où il aurait laissé dormir son crédit, son crédit serait mort; et, malgré le scandale, malgré le mécontentement et la trahison de sa bande, il n'avait qu'elle, il ne pouvait s'appuyer que sur elle, il se trouvait condamné à l'entretenir en santé, s'il voulait se bien porter lui-même. Plus il obtenait pour ses amis, plus les faveurs semblaient énormes et peu méritées, et plus il était fort. Il ajouta respectueusement, avec une intention marquée:

«Je souhaite de tout mon cœur que Votre Majesté, pour la grandeur de son règne, garde longtemps autour d'elle les serviteurs dévoués qui l'on aidée à restaurer l'empire.» L'empereur ne souriait plus. Il fit quelques pas, les yeux voilés, songeur; et il semblait avoir blêmi, effleuré d'un frisson. Dans cette nature mystique, les pressentiments s'imposaient avec une force extrême. Il coupa court à la conversation pour ne pas conclure, remettant à plus tard l'accomplissement de sa volonté. De nouveau, il se montra très affectueux. Même, revenant sur la discussion qui avait eu lieu dans le conseil, il parut donner raison à Rougon, maintenant qu'il pouvait parler sans trop s'engager. Le pays n'était certainement pas mûr pour la liberté. Longtemps encore, une main énergique devait imprimer aux affaires une marche résolue, exempte de faiblesse. Et il termina en renouvelant au ministre l'assurance de son entière confiance; il lui donnait une pleine liberté d'agir, il confirmait toutes ses instructions précédentes. Cependant, Rougon crut devoir insister.

«Sire, dit-il, je ne saurais être à la merci d'un propos malveillant, j'ai besoin de stabilité pour achever la lourde tâche dont je me trouve aujourd'hui responsable.

—Monsieur Rougon, répondit l'empereur, marchez sans crainte, je suis avec vous.» Et, rompant l'entretien, il se dirigea vers la porte du cabinet, suivi du ministre. Ils sortirent, ils traversèrent plusieurs pièces, pour gagner la salle à manger. Mais au moment d'entrer, le souverain se retourna, emmena Rougon dans le coin d'une galerie.

«Alors, demanda-t-il à demi-voix, vous n'approuvez pas le système d'anoblissement proposé par monsieur le garde des Sceaux? J'aurais vivement désiré vous voir favorable à ce projet. Étudiez la question.»