Puis, sans attendre la réponse, il ajouta de son air tranquillement entêté:
«Rien ne presse. J'attendrai. Dans dix ans, s'il le faut.» Après le déjeuner, qui dura à peine une demi-heure, les ministres passèrent dans un petit salon voisin, où le café fut servi. Ils restèrent encore là quelques instants, à s'entretenir, debout autour de l'empereur. Clorinde, que l'impératrice avait également retenue, vint chercher son mari, avec son allure hardie de femme lancée dans les cercles d'hommes politiques. Elle tendit la main à plusieurs de ces messieurs. Tous s'empressèrent, la conversation changea. Mais Sa Majesté se montra si galante pour la jeune femme, il la serra bientôt de si près, le cou allongé, l'œil oblique, que Leurs Excellences jugèrent discret de s'écarter peu à peu.
Quatre, puis trois encore sortirent sur la terrasse du château par une porte-fenêtre. Deux seulement restèrent dans le salon, pour sauvegarder les convenances.
Le ministre d'État, plein d'obligeance, donnant un air affable à sa haute mine de gentilhomme, avait emmené Delestang; et, de la terrasse, il lui montrait Paris, au loin. Rougon, debout au soleil, s'absorbait, lui aussi, dans le spectacle de la grande ville, barrant l'horizon, pareille à un écroulement bleuâtre de nuées, au-delà de l'immense nappe verte du bois de Boulogne.
Clorinde était en beauté, ce matin-là. Fagotée comme toujours, traînant sa robe de soie cerise pâle, elle semblait avoir attaché ses vêtements à la hâte, sous l'aiguillon de quelque désir. Elle riait, les bras abandonnés.
Tout son corps s'offrait. Dans un bal, au ministère de la Marine, où elle était allée en dame de cœur, avec des cœurs de diamant à son cou, à ses poignets et à ses genoux, elle avait fait la conquête de l'empereur; et, depuis cette soirée, elle paraissait rester son amie, plaisantant chaque fois que Sa Majesté daignait la trouver belle.
«Tenez, monsieur Delestang, disait sur la terrasse le ministre d'État à son collègue, là-bas, à gauche, le dôme du Panthéon est d'un bleu tendre extraordinaire.» Pendant que le mari s'émerveillait, le ministre, curieusement, tâchait de glisser des coups d'œil au fond du petit salon, par la porte-fenêtre restée ouverte.
L'empereur, penché, parlait dans la figure de la jeune femme, qui se renversait en arrière, comme pour lui échapper, la gorge toute sonore. On apercevait seulement le profil perdu de Sa Majesté, une oreille allongée, un grand nez rouge, une bouche épaisse, perdue sous le frémissement des moustaches; et le plan fuyant de la joue, le coin de l'œil entrevu avaient une flamme de convoitise, l'appétit sensuel des hommes que grise l'odeur de la femme. Clorinde, irritante de séduction, refusait d'un balancement imperceptible de la tête, tout en soufflant de son haleine, à chacun de ses rires, le désir si savamment allumé.
Quand Leurs Excellences rentrèrent dans le salon, la jeune femme disait en se levant, sans qu'on pût savoir à quelle phrase elle répondait:
«Oh! sire, ne vous y fiez pas, je suis entêtée comme une mule.» Rougon, malgré sa querelle, revint à Paris avec Delestang et Clorinde. Celle-ci sembla vouloir faire sa paix avec lui. Elle n'avait plus cette inquiétude nerveuse qui la poussait aux sujets de conversation désagréables; elle le regardait même, par moments, avec une sorte de compassion souriante. Lorsque le landau, dans le Bois tout trempé de soleil, roula doucement au bord du lac, elle s'allongea, elle murmura, avec un soupir de jouissance: