«Hein, la belle journée, aujourd'hui!» Puis, après être restée un instant rêveuse, elle demanda à son mari:
«Dites! est-ce que votre sœur, Mme de Combelot, est toujours amoureuse de l'empereur?
—Henriette est folle!» répondit Delestang, en haussant les épaules.
Rougon donna des détails. «Oui, oui, toujours, dit-il. On raconte qu'elle s'est jetée un soir aux pieds de Sa Majesté... Il l'a relevée, il lui a conseillé d'attendre...—Ah! bien, elle peut attendre! s'écria gaiement Clorinde. Il y en aura d'autres avant elle.»
[XII]
Clorinde était alors dans un épanouissement d'étrangeté et de puissance. Elle restait la grande fille excentrique qui battait Paris sur un cheval de louage pour conquérir un mari, mais la grande fille devenue femme, le buste élargi, les reins solides, accomplissant posément les actes les plus extraordinaires, ayant réalisé son rêve longtemps caressé d'être une force. Ses interminables courses au fond de quartiers perdus, ses correspondances inondant de lettres les quatre coins de la France et de l'Italie, son continuel frottement aux personnages politiques dans l'intimité desquels elle se glissait, toute cette agitation désordonnée, pleine de trous, sans but logique, avait fini par aboutir à une influence réelle, indiscutable. Elle lâchait encore des choses énormes, des projets fous, des espoirs extravagants, lorsqu'elle causait sérieusement; elle promenait toujours son vaste portefeuille crevé, rattaché avec des ficelles, le portait entre ses bras comme un poupon, d'une façon si convaincue, que les passants souriaient, à la voir ainsi passer en longues jupes sales. Pourtant, on la consultait, on la craignait même. Personne n'aurait pu dire au juste d'où elle tirait son pouvoir; il y avait là des sources lointaines, multiples, disparues, auxquelles il était bien difficile de remonter. On savait au plus des bouts d'histoire, des anecdotes qu'on se chuchotait à l'oreille. L'ensemble de cette singulière figure échappait, imagination détraquée, bon sens écouté et obéi, corps superbe où était peut-être l'unique secret de sa royauté. D'ailleurs, peu importait les dessous de la fortune de Clorinde. Il suffisait qu'elle régnât, même en reine fantasque. On s'inclinait.
Ce fut pour la jeune femme une époque de domination. Elle centralisait chez elle, dans son cabinet de toilette, où traînaient des cuvettes mal essuyées, toute la politique des cours de l'Europe. Avant les ambassades, sans qu'on devinât par quelle voie, elle recevait les nouvelles, des rapports détaillés, dans lesquels se trouvaient annoncées les moindres pulsations de la vie des gouvernements. Aussi avait-elle une cour, des banquiers, des diplomates, des intimes, qui venaient pour tâcher de la confesser. Les banquiers surtout se montraient très courtisans. Elle avait, d'un coup, fait gagner à l'un d'eux une centaine de millions, par la simple confidence d'un changement de ministère, dans un État voisin. Elle dédaignait ces trafics de la basse politique; elle lâchait tout ce qu'elle savait, les commérages de la diplomatie, les cancans internationaux des capitales, uniquement pour le plaisir de parler et de montrer qu'elle surveillait à la fois Turin, Vienne, Madrid, Londres, jusqu'à Berlin et à Saint-Pétersbourg; alors, coulait un flot de renseignements intarissables sur la santé des rois, leurs amours, leurs habitudes, sur le personnel politique de chaque pays, sur la chronique scandaleuse du moindre duché allemand. Elle jugeait les hommes d'État d'une phrase, sautait du nord au midi sans transition, remuait négligemment les royaumes du bout des ongles, vivait là comme chez elle, comme si la vaste terre, avec ses villes, ses peuples, eût tenu dans une boîte à joujoux, dont elle aurait rangé à son caprice les petites maisons de carton et les bonshommes de bois. Puis, lorsqu'elle se taisait, éreintée de bavardages, elle faisait claquer le pouce contre le médius, un geste qui lui était familier, voulant dire que tout cela ne valait certainement pas le léger bruit de ses doigts.
Pour le moment, au milieu du débraillé de ses occupations multiples, ce qui la passionnait, c'était une affaire de la plus haute gravité, dont elle s'efforçait de ne point parler, sans pouvoir, cependant, se refuser la joie de certaines allusions. Elle foulait Venise. Quand elle parlait du grand ministre italien, elle disait:
«Cavour», d'une voix familière. Elle ajoutait: «Cavour ne voulait pas, mais j'ai voulu, et il a compris.» Elle s'enfermait matin et soir avec le chevalier Rusconi, à la légation. D'ailleurs, «l'affaire» marchait très bien maintenant. Et, tranquille, renversant son front borné de déesse, parlant dans une sorte de somnambulisme, elle laissait tomber des bouts de phrase sans lien entre eux, des lambeaux d'aveu: une entrevue secrète entre l'empereur et un homme d'État étranger, un projet de traité d'alliance dont on discutait encore certains articles, une guerre pour le printemps prochain.