D'autres jours, elle était furieuse; elle donnait des coups de pied aux chaises, dans sa chambre, et bousculait les cuvettes de son cabinet, à les casser; elle avait une colère de reine, trahie par des ministres imbéciles, qui voit son royaume aller de mal en pis. Ces jours-là, elle tendait tragiquement son bras nu et superbe, le poing fermé, vers le sud-est, du côté de l'Italie, en répétant: «Ah! si j'étais là-bas, ils ne feraient pas tant de bêtises!» Les soucis de la haute politique n'empêchaient pas Clorinde de mener de front toutes sortes de besognes, où elle semblait finir par se perdre elle-même. On la trouvait souvent assise sur son lit, son énorme portefeuille vidé au milieu de la couverture, et s'enfonçant jusqu'aux coudes dans le tas de papiers, la tête perdue, pleurant de rage; elle ne se reconnaissait plus parmi cet éboulement de feuilles volantes, ou bien elle cherchait quelque dossier égaré, qu'elle découvrait enfin derrière un meuble, sous ses vieilles bottines, avec son linge sale. Lorsqu'elle partait pour terminer une affaire, elle entamait en chemin deux ou trois autres aventures. Ses démarches se compliquaient, elle vivait dans une excitation continue, s'abandonnant à un tourbillon d'idées et de faits, ayant sous elle des profondeurs et des complications d'intrigues inconnues, insondables. Le soir, après des journées de courses à travers Paris, quand elle rentrait les jambes rompues d'avoir monté des escaliers, rapportant entre les plis de ses jupes les odeurs indéfinissables des milieux qu'elle venait de traverser, personne n'aurait osé soupçonner la moitié du négoce mené par elle aux deux bouts de la ville; et, si on l'interrogeait, elle riait, elle ne se souvenait pas toujours.

Ce fut à cette époque qu'elle eut l'étonnante fantaisie de s'installer dans un cabinet particulier d'un des grands restaurants du boulevard. L'hôtel de la rue du Colisée, disait-elle, était loin de tout; elle voulait un pied-à-terre dans un endroit central; et elle fit son bureau d'affaires du cabinet particulier. Pendant deux mois, elle reçut là, servie par les garçons, qui eurent à introduire les plus hauts personnages. Des fonctionnaires, des ambassadeurs, des ministres se présentèrent au restaurant. Elle, très à l'aise, les faisait asseoir sur le divan défoncé par les dernières soupeuses du carnaval, restait elle-même devant la table, dont la nappe demeurait toujours mise, couverte de mies de pain, encombrée de papiers. Elle campait comme un général.

Un jour, prise d'une indisposition, elle était montée tranquillement se coucher sous les combles, dans la chambre du maître d'hôtel qui la servait, un grand garçon brun auquel elle permettait de l'embrasser. Le soir seulement, vers minuit, elle avait consenti à rentrer chez elle.

Delestang, malgré tout, était un homme heureux. Il paraissait ignorer les excentricités de sa femme. Elle le possédait maintenant tout entier et usait de lui à sa guise, sans qu'il se permît un murmure. Son tempérament le prédisposait à ce servage. Il se trouvait trop bien du secret abandon de sa volonté, pour jamais tenter une révolte. Dans l'intimité, c'était lui, le matin, les jours où elle avait consenti à le tolérer chez elle, qui lui rendait au lever de petits services, cherchait partout sous les meubles les bottines égarées et dépareillées, remuait le linge d'une armoire avant de trouver une chemise sans trous. Il lui suffisait de garder devant le monde son attitude d'homme souriant et supérieur. On le respectait presque, tant il parlait de sa femme d'un air de sérénité et de protection affectueuses.

Clorinde, devenue maîtresse toute-puissante, avait eu l'idée de faire revenir sa mère de Turin; elle voulait désormais, disait-elle, que la comtesse Balbi passât auprès d'elle six mois chaque année. Ce fut alors une explosion subite de tendresse filiale. Elle bouleversa un étage de l'hôtel pour loger la vieille dame le plus près possible de son appartement. Même elle inventa une porte de communication qui allait de son cabinet de toilette dans la chambre à coucher de sa mère. En présence de Rougon surtout, elle étalait son affection avec une outrance italienne d'expressions caressantes. Comment s'était-elle jamais résignée à vivre si longtemps séparée de la comtesse, elle qui ne l'avait jamais quittée pendant une heure avant son mariage? Elle s'accusait de la dureté de son cœur. Mais ce n'était pas sa faute, elle avait dû céder à des conseils, à de prétendues nécessités, dont le sens lui échappait encore. Rougon, devant cette rébellion, ne bronchait pas. Il ne la catéchisait plus, ne cherchait plus à faire d'elle une des femmes distinguées de Paris. Autrefois, elle avait pu occuper le vide de ses journées, lorsque la fièvre de son oisiveté lui allumait le sang, éveillait les désirs dans ses membres de lutteur au repos. Aujourd'hui, en pleine bataille, il ne songeait guère à ces choses; son peu de sensualité se trouvait mangé par ses quatorze heures de travail par jour. Il continuait à la traiter affectueusement, avec cette pointe de dédain qu'il témoignait d'ordinaire aux femmes. Pourtant, il venait de temps à autre la voir, les yeux comme allumés par un réveil de l'ancienne passion toujours inassouvie. Elle restait son vice, la seule chair qui le troublât.

Depuis que Rougon habitait le ministère, où ses amis se plaignaient de ne plus pouvoir le rencontrer dans l'intimité, Clorinde s'était imaginé de recevoir la bande chez elle. Peu à peu, l'habitude fut prise. Et, pour mieux indiquer que ses soirées remplaçaient celles de la rue Marbeuf, elle choisit également le dimanche et le jeudi.

Seulement, rue du Colisée, on restait jusqu'à une heure du matin. Elle recevait dans son boudoir, Delestang gardant toujours les clefs du grand salon, par crainte des taches de graisse. Comme le boudoir se trouvait très petit, elle laissait sa chambre à coucher et son cabinet de toilette ouverts; si bien que, le plus souvent, on s'entassait dans la chambre, au milieu des chiffons qui traînaient.

Les jeudis et les dimanches, le grand souci de Clorinde était de rentrer assez tôt pour dîner à la hâte et faire les honneurs de chez elle. Malgré ses efforts de mémoire, cela ne l'empêcha pas, à deux reprises, d'oublier si complètement ses invités, qu'elle demeura stupéfaite en voyant tant de monde autour de son lit, quand elle arriva à minuit passé. Un jeudi, dans les derniers jours de mai, par extraordinaire, elle rentra vers cinq heures; elle était sortie à pied et avait reçu une averse depuis la place de la Concorde, sans se résigner à payer un fiacre de trente sous pour monter les Champs-Elysées. Toute trempée, elle passa immédiatement dans son cabinet de toilette, où sa femme de chambre Antonia, la bouche barbouillée d'une tartine de confitures, la déshabilla en riant très fort de l'égouttement de ses jupes, qui pissaient l'eau sur le parquet.

«Il y a là un monsieur, dit enfin cette dernière, quand elle se fut assise par terre pour lui retirer ses bottines. Il attend depuis une heure.» Clorinde lui demanda comment était le monsieur.

Alors, la femme de chambre resta par terre, mal peignée, la robe grasse, montrant ses dents blanches dans sa face brune. Le monsieur était gros, l'air sévère.