«Ah! oui, M. de Reuthlinguer, le banquier, s'écria la jeune femme. C'est vrai, il devait venir à quatre heures.

Eh bien, qu'il attende.... Préparez-moi un bain, n'est-ce pas?» Et elle s'allongea tranquillement dans la baignoire, cachée derrière un rideau, au fond du cabinet. Là, elle lut des lettres arrivées pendant son absence. Au bout d'une grande demi-heure, Antonia, sortie depuis quelques minutes, reparut en murmurant:

«Le monsieur a vu madame rentrer. Il voudrait bien lui parler.

—Tiens! je l'oubliais, le baron! dit Clorinde, qui se mit debout au milieu de la baignoire. Vous allez m'habiller.» Mais elle eut, ce soir-là, des caprices de toilette extraordinaires. Dans l'abandon où elle laissait sa personne, elle était ainsi prise parfois d'un accès d'idolâtrie pour son corps. Alors, elle inventait des raffinements, nue devant sa glace, se faisant frotter les membres d'onguents, de baumes, d'huiles aromatiques, connus d'elle seule, achetés à Constantinople, chez le parfumeur du sérail, disait-elle, par un diplomate italien de ses amis. Et pendant qu'Antonia la frottait, elle gardait des attitudes de statue. Cela devait lui donner une peau blanche, lisse, impérissable comme le marbre; une certaine huile surtout, dont elle comptait elle-même les gouttes sur un tampon de flanelle, avait la propriété miraculeuse d'effacer à l'instant les moindres rides.

Puis, elle se livrait à un minutieux examen de ses mains et de ses pieds. Elle aurait passé une journée à s'adorer.

Pourtant, au bout de trois quarts d'heure, lorsque Antonia lui eut passé une chemise et un jupon, elle se souvint brusquement.

«Et le baron!... Ah! tant pis, faites-le entrer! Il sait bien ce que c'est qu'une femme.» Il y avait plus de deux heures que M. de Reuthlinguer attendait dans le boudoir, patiemment assis, les mains nouées sur les genoux. Blême, froid, de mœurs austères, le banquier, qui possédait une des plus grosses fortunes de l'Europe, faisait ainsi antichambre chez Clorinde, depuis quelque temps, jusqu'à deux et trois fois par semaine. Il l'attirait même chez lui, dans cet intérieur pudibond et d'un rigorisme glacial, où le débraillé de la jeune femme consternait les valets.

«Bonjour, baron! cria-t-elle. On me coiffe, ne regardez pas.» Elle restait à demi nue, la chemise glissée des épaules. Le baron, de ses lèvres pâles, trouva un sourire d'indulgence; et il se tint debout près d'elle, les yeux froids et clairs, penché dans un salut d'extrême politesse.

«Vous venez pour les nouvelles, n'est-ce pas?... Je sais justement quelque chose.» Elle se leva, renvoya Antonia, qui lui laissa le peigne planté dans les cheveux. Sans doute elle eut encore peur d'être entendue, car elle posa une main sur l'épaule du banquier, se haussa, lui parla à l'oreille. Le banquier, en l'écoutant, avait les yeux fixés sur sa gorge, qui se tendait vers lui; mais il ne la voyait certainement pas, il hochait vivement la tête.

«Voilà! conclut-elle à voix haute. Vous pouvez marcher maintenant.» Il la reprit par le bras, la ramena contre lui, pour lui demander certaines explications. Il n'aurait pas été plus à l'aise en face d'un de ses commis. Quand il la quitta, il l'invita à venir dîner le lendemain; sa femme s'ennuyait de ne pas la voir. Elle l'accompagna jusqu'à la porte.