Mais, tout d'un coup, elle croisa les bras sur sa poitrine, très rouge, en s'écriant:

«Ah! bien, moi qui m'en vais comme ça avec vous!» Alors, elle bouscula Antonia. Cette fille n'en finissait plus! Et elle lui donna à peine le temps de la coiffer, disant qu'elle n'aimait pas à traîner ainsi à sa toilette.

Malgré la saison, elle voulut mettre une longue robe de velours noir, une sorte de blouse flottante, serrée à la taille par un cordon de soie rouge. Déjà, à deux reprises, on était monté prévenir madame que le dîner était servi. Mais, comme elle traversait sa chambre, elle y trouva trois messieurs, dont personne ne soupçonnait la présence en cet endroit. C'étaient les trois réfugiés politiques, MM. Brambilla, Staderino et Viscardi. Elle ne parut nullement surprise de les rencontrer là.

«Est-ce que vous m'attendez depuis longtemps? demanda-t-elle.

—Oui, oui», répondirent-ils, en balançant lentement la tête.

Ils étaient arrivés avant le banquier. Et ils n'avaient pas fait le moindre bruit, en personnages noirs que des malheurs politiques ont rendus silencieux et réfléchis.

Assis côte à côte sur la même chaise longue, ils mâchaient de gros cigares éteints, renversés tous les trois dans la même posture. Cependant, ils s'étaient levés, ils entouraient Clorinde. Il y eut alors, à voix basse, un balbutiement rapide de syllabes italiennes.

Elle sembla leur donner des instructions. Un d'eux prit des notes chiffrées sur un carnet, tandis que les autres, très excités sans doute par ce qu'ils entendaient, étouffaient de légers cris sous leurs doigts gantés. Puis, ils s'en allèrent tous les trois à la file, le masque impénétrable.

Ce jeudi-là, il devait y avoir, le soir, une conférence entre plusieurs ministres, pour une importante affaire, un conflit à propos d'une question de viabilité. Delestang, lorsqu'il partit après le dîner, promit à Clorinde de ramener Rougon; et elle eut une moue, comme pour faire entendre qu'elle ne tenait guère à le voir. Il n'y avait pas encore brouille, mais elle affectait une froideur croissante. Vers neuf heures, M. Kahn et M. Béjuin arrivèrent les premiers, suivis à peu de distance par Mme Correur. Ils trouvèrent Clorinde dans sa chambre, allongée sur une chaise longue. Elle se plaignait d'un de ces maux inconnus et extraordinaires qui la prenaient brusquement, d'une heure à l'autre; cette fois, elle avait dû avaler une mouche en buvant; elle la sentait voler, au fond de son estomac. Drapée dans sa grande blouse de velours noir, le buste appuyé sur trois oreillers, elle était d'une royale beauté, la face blanche, les bras nus, pareille à une de ces figures couchées qui rêvent, adossées contre des monuments. A ses pieds, Luigi Pozzo grattait doucement les cordes d'une guitare; il avait quitté la peinture pour la musique.

«Asseyez-vous, n'est-ce pas? murmura-t-elle. Vous m'excusez. J'ai une bête qui est entrée je ne sais comment...» Pozzo continuait à gratter sa guitare en chantant très bas, l'air ravi, perdu dans une contemplation.