M. Kahn et M. Béjuin se mirent dès lors à guetter l'arrivée de Rougon. Ils voyaient toute la grande salle, par la large ouverture des rideaux. La foule y augmentait de minute en minute. Des messieurs, renversés autour du pouf circulaire, les jambes croisées, fermaient les yeux d'un air somnolent; tandis que, s'accrochant à leurs pieds tendus, un continuel défilé de visiteurs tournait devant eux. La chaleur devenait excessive. Le brouhaha grandissait dans la buée rouge flottant au-dessus des chapeaux noirs. Et, par moments, au milieu du sourd murmure, le grincement du tourniquet partait avec un bruit de crécelle.
Mme Correur, qui arrivait, faisait à petits pas le tour des comptoirs, très grosse, vêtue d'une robe de grenadine rayée blanche et mauve, sous laquelle la graisse de ses épaules et de ses bras se renflait en bourrelets rosâtres. Elle avait une mine prudente, des regards réfléchis de cliente cherchant un bon coup à faire.
D'ordinaire, elle disait qu'on trouvait d'excellentes occasions, dans ces ventes de charité; ces pauvres dames ne savaient pas, ne connaissaient pas toujours leurs marchandises. Jamais, d'ailleurs, elle n'achetait aux vendeuses de sa connaissance; celles-là «salaient» trop leur monde. Quand elle eut fait le tour de la salle, retournant les objets, les flairant, les reposant, elle revint à un comptoir de maroquinerie, devant lequel elle resta dix grosses minutes, à fouiller l'étalage d'un air perplexe. Enfin, négligemment, elle prit un portefeuille en cuir de Russie sur lequel elle avait jeté les yeux depuis plus d'un quart d'heure.
«Combien?» demanda-t-elle.
La vendeuse, une grande jeune femme blonde, en train de plaisanter avec deux messieurs, se tourna à peine, répondit:
«Quinze francs.» Le portefeuille en valait au moins vingt. Ces dames, qui luttaient entre elles à tirer des hommes des sommes extravagantes, vendaient généralement aux femmes à prix coûtant, par une sorte de franc-maçonnerie. Mais Mme Correur remit le portefeuille sur le comptoir d'un air effrayé, en murmurant:
«Oh! c'est trop cher.... Je veux faire un cadeau. J'y mettrai dix francs, pas plus. Vous n'avez rien de gentil à dix francs?» Et elle bouleversa de nouveau l'étalage. Rien ne lui plaisait. Mon Dieu! si ce portefeuille n'avait pas coûté si cher! Elle le reprenait, fourrait son nez dans les poches. La vendeuse, impatientée, finit par le lui laisser à quatorze francs, puis à douze. Non, non, c'était encore trop cher. Et elle l'eut à onze francs, après un marchandage féroce. La grande jeune femme disait:
«J'aime mieux vendre.... Toutes les femmes marchandent, pas une n'achète.... Ah! si nous n'avions pas les messieurs!» Mme Correur, en s'en allant, eut la joie de trouver au fond du portefeuille une étiquette portant le prix de vingt-cinq francs. Elle rôda encore, puis s'installa derrière le tourniquet, à côté de Mme Bouchard. Elle l'appelait «ma chérie», et lui ramenait sur le front deux accroche-cœurs qui s'envolaient.
«Tiens, voilà le colonel!» dit M. Kahn, toujours attablé au buffet, les yeux guettant les portes.
Le colonel venait parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Il comptait en être quitte avec un louis; et cela lui saignait déjà fortement le cœur. Dès la porte, il fut entouré, assailli par trois ou quatre dames, qui répétaient: