«Alors, vous aviez quelque chose à me dire? reprit Rougon de son air paisible.

—Ne parlons plus de ça, mon cher ami! s'écria le député. Vous avez assez de tracas. Je n'irai bien sûr pas, dans un jour pareil, vous tourmenter encore avec mes misères.

—Non, ne vous gênez pas, dites toujours.

—Eh bien, c'est pour mon affaire, vous savez, pour cette maudite concession.... Je suis même content que Du Poizat soit là. Il pourra nous fournir certains renseignements.» Et, longuement, il exposa le point où en était son affaire. Il s'agissait d'un chemin de fer de Niort à Angers, dont il caressait le projet depuis trois ans. La vérité était que cette voie ferrée passait à Bressuire, où il possédait des hauts fourneaux, dont elle devait décupler la valeur; jusque-là, les transports restaient difficiles, l'entreprise végétait. Puis, il y avait dans la mise en action du projet tout un espoir de pêche en eau trouble des plus productives. Aussi M. Kahn déployait-il une activité prodigieuse pour obtenir la concession; Rougon l'appuyait énergiquement, et la concession allait être accordée, lorsque M. de Marsy, ministre de l'Intérieur, fâché de n'être pas dans l'affaire, où il flairait des tripotages superbes, très désireux d'autre part d'être désagréable à Rougon, avait employé toute sa haute influence à combattre le projet. Il venait même, avec l'audace qui le rendait si redoutable, de faire offrir la concession par le ministre des Travaux Publics au directeur de la Compagnie de l'Ouest; et il répandait le bruit que la Compagnie seule pouvait mener à bien un embranchement dont les travaux demandaient des garanties sérieuses. M. Kahn allait être dépouillé. La chute de Rougon consommait sa ruine.

«J'ai appris hier, dit-il, qu'un ingénieur de la Compagnie était chargé d'étudier un nouveau tracé... Avez-vous eu vent de la chose, Du Poizat?

—Parfaitement, répondit le sous-préfet. Les études sont même commencées.... On cherche à éviter le coude que vous faisiez, pour venir passer à Bressuire. La ligne filerait droit par Parthenay et par Thouars.» Le député eut un geste de découragement.

«C'est de la persécution, murmura-t-il. Qu'est-ce que ça leur ferait de passer devant mon usine?... Mais je protesterai; j'écrirai un mémoire contre leur tracé... Je retourne à Bressuire avec vous.

—Non, ne m'attendez pas, dit Du Poizat en souriant.

Il paraît que je vais donner ma démission.»

M. Kahn se laissa aller dans un fauteuil, comme sous le coup d'une dernière catastrophe. Il frottait son collier de barbe à deux mains, il regardait Rougon d'un air suppliant. Celui-ci avait lâché ses dossiers. Les coudes sur le bureau, il écoutait.