«Vous voulez un conseil, n'est-ce pas? dit-il enfin d'une voix rude. Eh bien, faites les morts, mes bons amis; tâchez que les choses restent en l'état, et attendez que nous soyons les maîtres.... Du Poizat va donner sa démission, parce que, s'il ne la donnait pas, il la recevrait avant quinze jours. Quant à vous, Kahn, écrivez à l'empereur, empêchez par tous les moyens que la concession ne soit accordée à la Compagnie de l'Ouest.
Vous ne l'obtiendrez certes pas, mais tant qu'elle ne sera à personne, elle pourra être à vous, plus tard.» Et, comme les deux hommes hochaient la tête:
«C'est tout ce que je puis pour vous, reprit-il plus brutalement. Je suis par terre, laissez-moi le temps de me relever. Est-ce que j'ai la mine triste? Non, n'est-ce pas? Eh bien, faites-moi le plaisir de ne plus avoir l'air de suivre mon convoi.... Moi, je suis ravi de rentrer dans la vie privée. Enfin, je vais donc pouvoir me reposer un peu!» Il respira fortement, croisant les bras, berçant son grand corps. Et M. Kahn ne parla plus de son affaire. Il affecta l'air dégagé de Du Poizat, tenant à montrer une liberté d'esprit complète. Delestang avait attaqué un autre cartonnier; il faisait, derrière les fauteuils, un si petit bruit, qu'on eût dit, par instants; le bruit discret d'une bande de souris lâchées au milieu des dossiers.
Le soleil, qui marchait sur le tapis rouge, écornait le bureau d'un angle de lumière blonde, dans lequel la bougie continuait à brûler, toute pâle.
Cependant, une causerie intime s'était engagée. Rougon, qui ficelait de nouveau ses paquets, assurait que la politique n'était pas son affaire. Il souriait, d'un air bonhomme, tandis que ses paupières, comme lasses, retombaient sur la flamme de ses yeux. Lui, aurait voulu avoir d'immenses terres à cultiver, avec des champs qu'il creuserait à sa guise, avec des troupeaux de bêtes, des chevaux, des bœufs, des moutons, des chiens, dont il serait le roi absolu. Et il racontait qu'autrefois, à Plassans, lorsqu'il n'était encore qu'un petit avocat de province, sa grande joie consistait à partir en blouse, à chasser pendant des journées dans les gorges de la Seille, où il abattait des aigles. Il se disait paysan, son grand-père avait pioché la terre. Puis, il en vint à faire l'homme dégoûté du monde. Le pouvoir l'ennuyait. Il allait passer l'été à la campagne. Jamais il ne s'était senti plus léger que depuis le matin; et il imprimait à ses fortes épaules un haussement formidable, comme s'il avait jeté bas un fardeau.
«Qu'aviez-vous ici comme président? quatre-vingt mille francs?» demanda M. Kahn.
Il dit oui, d'un signe de tête.
«Et il ne va vous rester que vos trente mille francs de sénateur.» Que lui importait! Il vivait de rien, il ne se connaissait pas de vice, ce qui était vrai. Ni joueur, ni coureur, ni gourmand. Il rêvait d'être le maître chez lui, voilà tout. Et, fatalement, il revint à son idée d'une ferme, dans laquelle toutes les bêtes lui obéiraient. C'était son idéal, avoir un fouet et commander, être supérieur, plus intelligent et plus fort. Peu à peu, il s'anima, il parla des bêtes comme il aurait parlé des hommes, disant que les foules aiment le bâton, que les bergers ne conduisent leurs troupeaux qu'à coups de pierres. Il se transfigurait, ses grosses lèvres gonflées de mépris, sa face entière suant la force. Dans son poing fermé, il agitait un dossier, qu'il semblait près de jeter à la tête de M. Kahn et de Du Poizat, inquiets et gênés devant ce brusque accès de fureur.
«L'empereur a bien mal agi», murmura Du Poizat.
Alors, tout d'un coup, Rougon se calma. Sa face devint grise, son corps s'avachit dans une lourdeur d'homme obèse. Il se mit à faire l'éloge de l'empereur, d'une façon outrée: c'était une puissante intelligence, un esprit d'une profondeur incroyable. Du Poizat et M. Kahn échangèrent un coup d'œil. Mais Rougon renchérissait encore, en parlant de son dévouement, en disant avec une grande humilité qu'il avait toujours été fier d'être un simple instrument aux mains de Napoléon III. Il finit même par impatienter Du Poizat, garçon d'une vivacité fâcheuse. Et une querelle s'engagea.