Du Poizat parlait amèrement de tout ce que Rougon et lui avaient fait pour l'empire, de 1848 à 1851, lorsqu'ils crevaient la faim chez Mme Mélanie Correur. Il racontait des journées terribles, pendant la première année surtout, des journées passées à patauger dans la boue de Paris, pour racoler des partisans. Plus tard, ils avaient risqué leur peau vingt fois. N'était-ce pas Rougon qui, le matin du 2 Décembre, s'était emparé du Palais-Bourbon, à la tête d'un régiment de ligne? A ce jeu, on jouait sa tête. Et, aujourd'hui, on le sacrifiait, victime d'une intrigue de cour. Mais Rougon protestait; il n'était pas sacrifié; il se retirait pour des raisons personnelles. Puis, comme Du Poizat, tout à fait lancé, traitait les gens des Tuileries de «cochons», il finit par le faire taire, en assenant un coup de poing sur le bureau de palissandre, qui craqua.
«C'est bête, tout ça! dit-il simplement.
—Vous allez un peu loin», murmura M. Kahn.
Delestang, très pâle, s'était mis debout, derrière les fauteuils. Il ouvrit doucement la porte pour voir si personne n'écoutait. Mais il n'aperçut, dans l'anti-chambre, que la haute silhouette de Merle, dont le dos tourné avait un grand air de discrétion. Le mot de Rougon avait fait rougir Du Poizat, qui se tut, dégrisé, mâchant son cigare d'un air mécontent.
«Sans doute, l'empereur est mal entouré, reprit Rougon après un silence. Je me suis permis de le lui dire, et il a souri. Il a même daigné plaisanter, en ajoutant que mon entourage ne valait pas mieux que le sien.» Du Poizat et M. Kahn eurent un rire contraint. Ils trouvèrent le mot très joli.
«Mais, je le répète, continua Rougon d'une voix particulière, je me retire de mon plein gré. Si l'on vous interroge, vous qui êtes de mes amis, affirmez qu'hier soir encore j'étais libre de reprendre ma démission.... Démentez aussi les commérages qui circulent à propos de cette affaire Rodriguez, dont on fait, paraît-il, tout un roman. J'ai pu me trouver, sur cette affaire, en désaccord avec la majorité du conseil d'État, et il y a eu certainement là des froissements qui ont hâté ma retraite. Mais j'avais des raisons plus anciennes et plus sérieuses. J'étais résolu depuis longtemps à abandonner la haute situation que je devais à la bienveillance de l'empereur.» Il dit toute cette tirade en l'accompagnant d'un geste de la main droite, dont il abusait, lorsqu'il parlait à la chambre ces explications étaient évidemment destinées au public. M. Kahn et Du Poizat, qui connaissaient leur Rougon, tâchèrent par des phrases habiles de savoir la vérité vraie. Le grand homme, comme ils le nommaient familièrement entre eux, devait jouer quelque jeu formidable. Ils mirent la conversation sur la politique en général. Rougon plaisantait le régime parlementaire, qu'il appelait «le fumier des médiocrités».
La Chambre, selon lui, jouissait encore d'une liberté absurde. On y parlait beaucoup trop. La France devait être gouvernée par une machine bien montée, l'empereur au sommet, les grands corps et les fonctionnaires au-dessous, réduits à l'état de rouages. Il riait, sa poitrine sautait, pendant qu'il outrait son système, avec une rage de mépris contre les imbéciles qui demandent des gouvernements forts.
«Mais, interrompit M. Kahn, l'empereur en haut, tous les autres en bas, ce n'est gai que pour l'empereur, cela!
—Quand on s'ennuie, on s'en va», dit tranquillement Rougon.
Il sourit, puis il ajouta: