«On attend que cela soit amusant, et l'on revient.» Il y eut un long silence. M. Kahn se mit à frotter son collier de barbe, satisfait, sachant ce qu'il voulait savoir. La veille, à la Chambre, il avait deviné juste, quand il insinuait que Rougon, voyant son crédit ébranlé aux Tuileries, était allé de lui-même au-devant d'une disgrâce, pour faire peau neuve; l'affaire Rodriguez lui offrait une superbe occasion de tomber en honnête homme.
«Et que dit-on? demanda Rougon pour rompre le silence.
—Moi, j'arrive, répondit Du Poizat. Cependant, tout à l'heure, dans un café, j'ai entendu un monsieur décoré qui approuvait vivement votre retraite.
—Hier, Béjuin était très affecté, déclara à son tour M. Kahn; Béjuin vous aime beaucoup. C'est un garçon un peu éteint, mais d'une grande solidité... Le petit La Rouquette lui-même m'a paru très convenable. Il parle de vous en excellents termes.» Et la conversation continua sur les uns et sur les autres. Rougon, sans le moindre embarras, posait des questions, se faisait faire un rapport exact par le député, qui lui donna complaisamment les notes les plus précises sur l'attitude du Corps législatif à son égard.
«Cet après-midi, interrompit Du Poizat, qui souffrait de n'avoir aucun renseignement à fournir, je me promènerai dans Paris, et demain matin, au saut du lit, j'en aurai long à vous conter.
—A propos, s'écria M. Kahn en riant, j'oubliais de vous parler de Combelot!... Non, jamais je n'ai vu un homme plus gêné...» Mais il s'arrêta devant un clignement d'yeux de Rougon, qui lui montrait le dos de Delestang, en ce moment monté sur une chaise et occupé à débarrasser le dessus d'une bibliothèque où des journaux s'entassaient. M. de Combelot avait épousé une sœur de Delestang. Ce dernier, depuis la disgrâce de Rougon, souffrait un peu de sa parenté avec un chambellan; aussi voulut-il montrer quelque crânerie. Il se tourna, il dit avec un sourire:
«Pourquoi ne continuez-vous pas?... Combelot est un sot. Hein? voilà le mot lâché!» Cette exécution aisée d'un beau-frère égaya beaucoup ces messieurs. Delestang, voyant son succès, poussa les choses jusqu'à se moquer de la barbe de Combelot, cette fameuse barbe noire, si célèbre parmi les dames.
Puis, sans transition, il prononça gravement ces paroles, en jetant un paquet de journaux sur le tapis:
«Ce qui fait la tristesse des uns fait la joie des autres.» Cette vérité ramena dans la conversation le nom de M. de Marsy. Rougon, le nez baissé, comme perdu au fond d'un portefeuille dont il examinait chaque poche, laissa ses amis se soulager. Ils parlaient de Marsy avec un emportement d'hommes politiques se ruant sur un adversaire. Les mots grossiers, les accusations abominables, les histoires vraies exagérées jusqu'au mensonge, pleuvaient dru. Du Poizat, qui avait connu Marsy autrefois, avant l'empire, affirmait qu'il était alors entretenu par sa maîtresse, une baronne dont il avait mangé les diamants en trois mois. M. Kahn prétendait que pas une affaire véreuse ne traînait sur la place de Paris, sans qu'on trouvât dedans la main de Marsy. Et ils s'échauffaient l'un l'autre, ils se renvoyaient des faits de plus en plus forts: dans une entreprise de mine, Marsy avait touché un pot-de-vin de quinze cent mille francs; il venait d'offrir, le mois dernier, un hôtel, à la petite Florence, des Bouffes, une bagatelle de six cent mille francs, sa part d'un trafic sur les actions des chemins de fer du Maroc; il n'y avait pas huit jours enfin, la grande affaire des canaux égyptiens, lancée par des créatures à lui, s'était écroulée avec un immense scandale, les actionnaires ayant su que pas un coup de pioche n'avait été donné, depuis deux ans qu'ils opéraient des versements. Puis, ils se jetèrent sur sa personne elle-même, s'efforçant de rapetisser sa haute mine d'aventurier élégant, parlant de maladies anciennes qui lui joueraient plus tard un mauvais tour, allant jusqu'à attaquer la galerie de tableaux qu'il réunissait alors.
«C'est un bandit tombé dans la peau d'un vaudevilliste», finit par dire Du Poizat.