Sans doute la jeune femme devina son tourment. Elle ajouta une cruauté, elle lui désigna d'un clignement d'yeux Mme de Combelot, dans son kiosque de fleuriste, vendant ses roses. Et elle murmurait, avec son rire mauvais:

«Hein! cette pauvre Mme de Combelot; elle attend toujours!» Rougon acheva son verre d'eau sucrée. Il étouffait. Il prit son porte-monnaie, balbutia:

«Combien?

—Cinq francs.» Lorsqu'elle eut jeté la pièce dans l'aumônière, elle présenta de nouveau la main, en disant plaisamment:

«Et vous ne donnez rien pour la fille?» il chercha, trouva deux sous qu'il lui mit dans la main. Ce fut sa brutalité, la seule vengeance que sa rudesse de parvenu sut inventer. Elle rougit, malgré son grand aplomb. Mais elle prit sa hauteur de déesse. Elle s'en alla, saluant, laissant tomber de ses lèvres:

«Merci, Excellence.» Rougon n'osa pas se mettre debout tout de suite. Il avait les jambes molles, il craignait de fléchir, et il voulait se retirer comme il était venu, solide, la face calme.

Il redoutait surtout de passer devant ses anciens familiers, dont les cous tendus, les oreilles élargies, les yeux braqués n'avaient pas perdu un seul incident de la scène. Il promena ses regards quelques minutes, jouant l'indifférence. Il songeait. Un nouvel acte de sa vie politique était donc fini. Il tombait, miné, rongé, dévoré par sa bande. Ses fortes épaules craquaient sous les responsabilités, sous les sottises et les vilenies qu'il avait prises à son compte, par une forfanterie de gros homme, un besoin d'être un chef redouté et généreux. Ses muscles de taureau rendaient simplement sa chute plus retentissante, l'écroulement de sa coterie plus vaste. Les conditions mêmes du pouvoir, la nécessité d'avoir derrière soi des appétits à satisfaire, de se maintenir grâce à l'abus de son crédit, avaient fatalement fait de la débâcle une question de temps. Et, à cette heure, il se rappelait le travail lent de sa bande, ces dents aiguës qui chaque jour mangeaient un peu de sa force. Ils étaient autour de lui; ils lui grimpaient aux genoux, puis à la poitrine, puis à la gorge, jusqu'à l'étrangler; ils lui avaient tout pris, ses pieds pour monter, ses mains pour voler, sa mâchoire pour mordre et engloutir; ils habitaient dans ses membres, en tiraient leur joie et leur santé, s'en donnaient des ripailles, sans songer au lendemain. Puis, aujourd'hui, l'ayant vidé, entendant le craquement de la charpente, ils filaient, pareils à ces rats que leur instinct avertit de l'éboulement prochain des maisons, dont ils ont émietté les murs. Toute la bande était luisante, florissante. Elle s'engraissait déjà d'un autre embonpoint. M. Kahn venait de vendre son chemin de fer de Niort à Angers au comte de Marsy. Le colonel devait obtenir, la semaine suivante, une situation dans les palais impériaux; M. Bouchard avait la promesse formelle que son protégé, l'intéressant Georges Duchesne, serait nommé sous-chef de bureau dès l'entrée de Delestang au ministère de l'Intérieur.

Mme Correur se réjouissait d'une grosse maladie de Mme Martineau, croyant déjà habiter sa maison de Coulonges, mangeant ses rentes en bonne bourgeoise, faisant du bien dans le canton. M. Béjuin était certain de recevoir la visite de l'empereur à sa cristallerie, vers l'automne. M. d'Escorailles, enfin, vivement sermonné par le marquis et la marquise, se mettait aux genoux de Clorinde, gagnait un poste de sous-préfet par son seul émerveillement à la regarder servir des petits verres. Et Rougon, en face de la bande gorgée, se trouvait plus petit qu'autrefois, les sentait énormes à leur tour, écrasé sous eux, sans oser encore quitter sa chaise, de peur de les voir sourire, s'il trébuchait.

Pourtant, la tête plus libre, peu à peu raffermi, il se leva. Il repoussait la petite table de zinc pour passer, lorsque Delestang entra, au bras du comte de Marsy. Il courait sur ce dernier une histoire fort curieuse. A en croire certains chuchotements, il s'était rencontré avec Clorinde au château de Fontainebleau, la semaine précédente, uniquement pour faciliter les rendez-vous de la jeune femme et de Sa Majesté. Il avait mission d'amuser l'impératrice. D'ailleurs, cela paraissait piquant, rien de plus; c'étaient de ces services qu'on se rend toujours entre hommes. Mais Rougon flairait là une revanche du comte, s'employant à sa chute de complicité avec Clorinde, retournant contre son successeur au ministère les armes employées pour le renverser lui-même, quelques mois auparavant, à Compiègne; cela spirituellement, aiguisé d'une pointe d'ordure élégante. Depuis son retour de Fontainebleau, M. de Marsy ne quittait plus Delestang.

M. Kahn et M. Béjuin, le colonel, toute la bande se jeta dans les bras du nouveau ministre. La nomination devait paraître le lendemain seulement au Moniteur, à la suite de la démission de Rougon; mais le décret était signé, on pouvait triompher. Ils lui allongeaient de vigoureuses poignées de main, avec des ricanements, des paroles chuchotées, un élan d'enthousiasme que contenaient à grand-peine les regards de toute la salle.