C'était la lente prise de possession des familiers, qui baisent les pieds, qui baisent les mains, avant de s'emparer des quatre membres. Et il leur appartenait déjà; un le tenait par le bras droit, un autre par le bras gauche; un troisième avait saisi un bouton de sa redingote, tandis qu'un quatrième, derrière son dos, se haussait, glissait des mots dans sa nuque. Lui, dressant sa belle tête, avec une dignité affable, une de ces imposantes mines, correctes, imbéciles, de souverain en voyage, auquel les dames des sous-préfectures offrent des bouquets, comme on en voit sur les images officielles. En face du groupe, Rougon, très pâle, saignant de cette apothéose de la médiocrité, ne put pourtant retenir un sourire. Il se souvenait.
«J'ai toujours prédit que Delestang irait loin», dit-il d'un air fin au comte de Marsy, qui s'était avancé vers lui, la main tendue.
Le comte répondit par une légère moue des lèvres, d'une ironie charmante. Depuis qu'il avait lié amitié avec Delestang, après avoir rendu des services à sa femme, il devait s'amuser prodigieusement. Il retint un instant Rougon, se montra d'une politesse exquise.
Toujours en lutte, opposés par leurs tempéraments, ces deux hommes forts se saluaient à l'issue de chacun de leurs duels, en adversaires d'égale science, se promettant d'éternelles revanches. Rougon avait blessé Marsy, Marsy venait de blesser Rougon, cela continuerait ainsi jusqu'à ce que l'un des deux restât sur le carreau. Peut-être même, au fond, ne souhaitaient-ils pas leur mort complète, amusés par la bataille, occupant leur vie de leur rivalité; puis, ils se sentaient vaguement comme les deux contrepoids nécessaires à l'équilibre de l'empire, le poing velu qui assomme, la fine main gantée qui étrangle.
Cependant, Delestang était en proie à un embarras cruel. Il avait aperçu Rougon, il ne savait pas s'il devait aller lui tendre la main. Il jeta un coup d'œil perplexe à Clorinde, que son service semblait absorber, indifférente, portant aux quatre coins du buffet des sandwiches, des babas, des brioches. Et, sur un regard de la jeune femme, il crut comprendre, il s'avança enfin, un peu troublé, s'excusant.
«Mon ami, vous ne m'en voulez pas.... Je refusais, on m'a forcé... N'est-ce pas? Il y a des exigences...» Rougon lui coupa la parole; l'empereur avait agi dans sa sagesse, le pays allait se trouver entre d'excellentes mains. Alors, Delestang s'enhardit.
«Oh! je vous ai défendu, nous vous avons tous défendu. Mais là, entre nous, vous étiez allé un peu loin.... On a eu surtout à cœur votre dernière affaire pour les Charbonnel, vous savez, ces pauvres religieuses...» M. de Marsy réprima un sourire. Rougon répondit avec sa bonhomie des jours heureux:
«Oui, oui, la visite chez les religieuses.... Mon Dieu, parmi toutes les bêtises que mes amis m'ont fait commettre, c'est peut-être la seule chose raisonnable et juste de mes cinq mois de pouvoir.» Et il s'en allait, quand il vit Du Poizat entrer et s'emparer de Delestang. Le préfet affecta de ne pas l'apercevoir. Depuis trois jours, embusqué à Paris, il attendait. Il dut obtenir son changement de préfecture, car il se confondit en remerciements, avec son sourire de loup aux dents blanches mal rangées. Puis, comme le nouveau ministre se tournait, il reçut presque dans les bras l'huissier Merle, poussé par Mme Correur; l'huissier baissait les yeux, pareil à une grande fille timide, pendant que Mme Correur le recommandait chaudement.
«On ne l'aime pas au ministère, murmura-t-elle, parce qu'il protestait par son silence contre les abus.
Allez, il en a vu de drôles sous M. Rougon!