«Adjugé à vingt-cinq francs!» Les autres cure-dents montèrent beaucoup plus haut.

M. La Rouquette paya le sien quarante-trois francs; le chevalier Rusconi, qui arrivait, poussa son enchère jusqu'à soixante-douze francs; enfin, le dernier, un cure-dent très mince, que Mme de Combelot annonça comme étant fendu, ne voulant pas tromper son monde, disait-elle, fut adjugé pour la somme de cent dix-sept francs à un vieux monsieur, très allumé par l'entrain de la jeune femme, dont le corsage s'entrouvrait, à chacun de ses mouvements passionnés de commissaire priseur.

«Il est fendu, messieurs, mais il peut encore servir.... Nous disons cent huit!... cent dix, là-bas!... cent onze! cent douze! cent treize! cent quatorze.... Allons, cent quatorze! Il vaut mieux que cela.... Cent dix-sept! cent dix-sept! personne n'en veut plus? Adjugé à cent dix sept!» Et ce fut poursuivi par ces chiffres que Rougon quitta la salle. Sur la terrasse du bord de l'eau, il ralentit le pas. Un orage montait à l'horizon. En bas, la Seine, huileuse, d'un vert sale, coulait lourdement entre les quais blafards, où de grandes poussières s'envolaient. Dans le jardin, des bouffées d'air brûlant secouaient les arbres, dont les branches retombaient alanguies, mortes, sans un frisson des feuilles. Rougon descendit sous les grands marronniers; la nuit y était presque complète; une humidité chaude suintait comme d'une voûte de cave. Il débouchait dans la grande allée, lorsqu'il aperçut, se carrant au milieu d'un banc, les Charbonnel, magnifiques, transformés, le mari en pantalon clair et en redingote pincée à la taille, la femme coiffée d'un chapeau à fleurs rouges, portant un mantelet léger sur une robe de soie lilas. A côté d'eux, à califourchon sur le bout du banc, un individu dépenaillé, sans linge, vêtu d'une ancienne veste de chasse lamentable, gesticulait, se rapprochait. C'était Gilquin. Il donnait des tapes à sa casquette en toile, qui s'échappait.

«Un tas de gueux! criait-il. Est-ce que Théodore a jamais voulu faire tort d'un sou à quelqu'un? Ils ont inventé une histoire de remplacement militaire pour me compromettre. Alors, moi, je les ai plantés là, vous comprenez. Qu'ils aillent au tonnerre de Dieu, n'est-ce pas?... Ils ont peur de moi, parbleu! Ils connaissent bien mes opinions politiques. Jamais je n'ai été de la clique à Badinguet...» Il se pencha, ajouta plus bas, en roulant des yeux tendres:

«Je ne regrette qu'une personne là-bas.... Oh! une femme adorable, une dame de la société. Oui, oui, une liaison bien agréable.... Elle était blonde. J'ai eu de ses cheveux.» Puis, il reprit d'une voix tonnante, tout près de Mme Charbonnel, lui tapant sur le ventre:

«Eh bien, maman, quand m'emmenez-vous à Plassans, vous savez, pour manger les conserves, les pommes, les cerises, les confitures?... Hein! on a le sac, maintenant!» Mais les Charbonnel paraissaient très contrariés de la familiarité de Gilquin. La femme répondit du bout des dents, en écartant sa robe de soie lilas:

«Nous sommes pour quelque temps à Paris.... Nous y passerons sans doute six mois chaque année.

—Oh! Paris! dit le mari d'un air de profonde admiration, il n'y a que Paris!» Et, comme les coups de vent devenaient plus forts, et qu'une débandade de bonnes d'enfants courait dans le jardin, il reprit, en se tournant vers sa femme:

«Ma bonne, nous ferons bien de rentrer, si nous ne voulons pas être mouillés. Heureusement, nous logeons à deux pas.» Ils étaient descendus à l'hôtel du Palais-Royal, rue de Rivoli. Gilquin les regarda s'éloigner, avec un haussement d'épaules plein de dédain.

«Encore des lâcheurs! murmura-t-il; tous des lâcheurs!» Brusquement, il aperçut Rougon. Il se dandina, l'attendit au passage, donna une tape sur sa casquette.