Mais le plus grand nombre, pour s'amuser, scandait les périodes à coups précipités de couteau à papier, tapés sournoisement sous leur pupitre; ce qui produisait un roulement de baguettes de tambour, dans lequel la voix de l'orateur se trouvait étouffée. Celui-ci pourtant lutta jusqu'au bout. Il s'était redressé, il lançait puissamment ces dernières paroles, par-dessus le tumulte:
«Oui, nous sommes des révolutionnaires, si vous entendez par là des hommes de progrès, décidés à conquérir la liberté! Refusez la liberté au peuple, un jour le peuple la reprendra.» Et il descendit de la tribune, au milieu d'un nouveau déchaînement. Les députés ne riaient plus comme une bande de collégiens échappés. Ils s'étaient levés, tournés vers la gauche, poussant une fois encore le cri: «A l'ordre! à l'ordre!» L'orateur avait regagné son banc, et restait debout, entouré de ses amis. Il y eut des poussées. La majorité sembla vouloir se jeter sur ces cinq hommes, dont les faces pâles les défiaient. Mais M. de Marsy, fâché, sonnait d'une main saccadée, en regardant les tribunes où des dames se reculaient, l'air peureux.
«Messieurs, dit-il, c'est un scandale...» Et le silence s'étant fait, il continua, de très haut, avec son autorité mordante:
«Je ne veux pas prononcer un second rappel à l'ordre. Je dirai seulement qu'il est vraiment scandaleux d'apporter à cette tribune des menaces qui la déshonorent.» Une triple salve d'applaudissements accueillit ces paroles du président. On criait bravo, et les couteaux à papier marchaient ferme, cette fois en manière d'approbation. L'orateur de la gauche voulut répondre; mais ses amis l'en empêchèrent. Le tumulte alla en s'apaisant, se perdit dans le brouhaha des conversations particulières.
«La parole est à Son Excellence M. Rougon», reprit M. de Marsy d'une voix calmée.
Un frisson courut, un soupir de curiosité satisfaite qui fit place à une attention religieuse. Rougon, les épaules arrondies, était monté pesamment à la tribune.
Il ne regarda pas d'abord la salle; il posait devant lui un paquet de notes, reculait le verre d'eau sucrée, promenait ses mains, comme pour prendre possession de l'étroite caisse d'acajou. Enfin, adossé au bureau, au fond, il leva la face. Il ne vieillissait pas. Son front carré, son grand nez bien fait, ses longues joues sans rides, gardaient une pâleur rosée, un teint frais de notaire de petite ville. Seuls ses cheveux grisonnants, si rudement plantés, s'éclaircissaient vers les tempes et découvraient ses larges oreilles. Les yeux à demi clos, il jeta un regard vers la salle, attendant encore. Un instant, il parut chercher, rencontra le visage attentif et penché de Clorinde, puis commença, la langue lourde et pâteuse:
«Nous aussi nous sommes des révolutionnaires, si l'on entend par ce mot des hommes de progrès, décidés à rendre au pays, une à une, toutes les sages libertés...
—Très bien! très bien!
—Eh! messieurs, quel gouvernement mieux que l'empire a jamais réalisé les réformes libérales dont vous venez d'entendre tracer le séduisant programme?