Je ne combattrai pas le discours de l'honorable préopinant. Il me suffira de prouver que le génie et le grand cœur de l'empereur ont devancé les réclamations des adversaires les plus acharnés de son règne. Oui, messieurs, de lui-même, le souverain a remis à la nation ce pouvoir dont elle l'avait investi, dans un jour de danger public. Magnifique spectacle, si rare dans l'histoire!
Oh! nous comprenons le dépit de certains hommes de désordre. Ils en sont réduits à attaquer les intentions, à discuter la quantité de liberté rendue.... Vous avez compris le grand acte du 24 novembre. Vous avez voulu, dans le premier paragraphe de l'adresse, témoigner à l'empereur votre profonde reconnaissance de sa magnanimité et de sa confiance en la sagesse du Corps législatif. L'adoption de l'amendement qui vous est soumis, serait une injure gratuite, je dirai même une mauvaise action. Consultez vos consciences, messieurs, demandez-vous si vous vous sentez libres. La liberté est aujourd'hui complète, entière, je m'en porte le garant...» Des applaudissements prolongés l'interrompirent. Il s'était lentement approché du bord de la tribune. Maintenant, le corps un peu penché, le bras droit étendu, il haussait sa voix, qui se dégageait avec une puissance extraordinaire. Derrière lui, M. de Marsy, allongé au fond de son fauteuil, l'écoutait, de l'air vaguement souriant d'un amateur émerveillé par l'exécution magistrale de quelque tour de force. Dans la salle, au milieu du tonnerre des bravos, des membres se penchaient, chuchotaient, surpris, les lèvres pincées. Clorinde avait abandonné ses bras sur le velours rouge de la rampe, toute sérieuse.
Rougon continuait.
«Aujourd'hui, l'heure que nous avons tous attendue avec impatience a enfin sonné. Il n'y a plus aucun danger à faire de la France prospère une France libre. Les passions anarchiques sont mortes. L'énergie du souverain et la volonté solennelle du pays ont pour toujours refoulé dans le néant les époques abominables de perversion publique. La liberté est devenue possible, le jour où a été vaincue cette faction qui s'obstinait à méconnaître les bases fondamentales du gouvernement. C'est pourquoi l'empereur a cru devoir retirer sa puissante main; refusant les prérogatives excessives du pouvoir comme un fardeau inutile, estimant son règne indiscutable au point de le laisser discuter. Et il n'a pas reculé devant la pensée d'engager l'avenir; il ira jusqu'au bout de sa tâche de délivrance, il rendra les libertés une à une, aux époques marquées par sa sagesse. Désormais, c'est ce programme de progrès continu que nous avons la mission de défendre dans cette assemblée...» Un des cinq députés de la gauche se leva indigné, en disant:
«Vous avez été le ministre de la répression à outrance!» Et un autre ajouta avec passion:
«Les pourvoyeurs de Cayenne et de Lambessa n'ont pas le droit de parler au nom de la liberté!» Une explosion de murmures monta. Beaucoup de députés ne comprenaient pas, se penchaient, interrogeant leurs voisins. M. de Marsy feignit de ne pas avoir entendu; et il se contenta de menacer les interrupteurs, de les rappeler à l'ordre.
«On vient de me reprocher...», reprit Rougon.
Mais des cris s'élevèrent à droite, l'empêchèrent de continuer. «Non, non, ne répondez pas!
—Ces injures ne sauraient vous atteindre!» Alors, il apaisa la Chambre d'un geste; et, s'appuyant des deux poings au bord de la tribune, il se tourna vers la gauche, d'un air de sanglier acculé.
«Je ne répondrai pas», déclara-t-il tranquillement.