—Non, je n'ai pas parlé, reprit-il d'une voix ralentie, j'ai cru devoir ne pas parler.... Au dernier moment, j'ai eu peur que mes chiffres ne fussent pas bien exacts.» Rougon le regarda entre les deux yeux, en disant gravement: «Savez-vous le nombre de morceaux de sucre que l'on consomme par jour, au café Anglais?»
M. La Rouquette resta un moment ahuri, les yeux écarquillés. Puis, il partit d'un éclat de rire:
«Ah! très joli! très joli! cria-t-il. Je comprends, vous plaisantez.... Mais c'est la question du sucre, cela; moi, je parlais de la question des sucres.... Très joli! Vous me permettez de répéter le mot, n'est-ce pas?» Il avait de légers bonds de jouissance, au fond de son fauteuil. Il reprit sa figure rose, mis à l'aise, cherchant des mots légers. Mais Clorinde l'attaqua sur les femmes. Elle l'avait encore vu l'avant-veille, aux Variétés, avec une petite blonde, très laide, ébouriffée comme un caniche. D'abord, il nia. Vexé ensuite de la façon cruelle dont elle traitait «le petit caniche», il s'oublia, il défendit cette dame, une personne très comme il faut, qui n'était pas si mal que cela; et il lui parla de ses cheveux, de sa taille, de sa jambe. Clorinde devint terrible. M. La Rouquette finit par crier:
«Elle m'attend, et j'y vais.» Alors, quand il eut refermé la porte, la jeune fille battit des mains, triomphante, répétant:
«Le voilà parti, bon voyage!» Et elle sauta vivement de la table, elle courut à Rougon, auquel elle donna ses deux mains. Elle se faisait très douce, elle était bien contrariée qu'il ne l'eût pas trouvée seule. Comme elle avait eu de la peine à renvoyer tout ce monde! Les gens ne comprenaient pas, vraiment! Ce La Rouquette, avec ses sucres, était-il assez ridicule! Mais maintenant, peut-être, on n'allait plus les déranger, ils pourraient causer: Elle devait avoir tant de choses à lui dire! Tout en parlant, elle le conduisait vers un canapé. Il s'était assis, sans lui lâcher les mains, lorsque Luigi donna des coups secs d'appui-main, en répétant sur un ton fâché:
«Clorinda! Clorinda!
—Tiens! c'est vrai, le portrait!» dit-elle en riant.
Elle échappa à Rougon, alla se pencher derrière le peintre, d'un air souple de caresse. Oh! que c'était joli, ce qu'il avait fait! Cela venait très bien. Mais, réellement, elle était un peu fatiguée; et elle demandait un quart d'heure de repos. D'ailleurs, il pouvait faire le costume; elle n'avait pas besoin de poser pour le costume.
Luigi jetait des regards luisants sur Rougon, continuait à murmurer des paroles maussades. Alors, très vite, elle lui parla en italien, les sourcils froncés, sans cesser de sourire. Et il se tut, il promena de nouveau son pinceau, maigrement.
«Je ne mens pas, reprit-elle en revenant s'asseoir près de Rougon, j'ai la jambe gauche tout engourdie.» Elle se donna des tapes sur la jambe gauche, pour faire circuler le sang, disait-elle sous la gaze, on voyait la tache rose des genoux. Cependant, elle avait oublié qu'elle était nue. Elle se penchait vers lui, sérieuse, s'éraflant la peau de l'épaule contre le gros drap de son paletot. Mais, tout d'un coup, un bouton qu'elle rencontra, lui fit passer un grand frisson sur la gorge. Elle se regarda, devint très rouge. Et, vivement, elle alla prendre un lambeau de dentelle noire, dans lequel elle s'enveloppa.