«J'ai un peu froid», dit-elle, après avoir roulé devant Rougon un fauteuil, dans lequel elle s'assit.
Elle ne montrait plus sous la dentelle que les bouts de ses poignets nus. Elle s'était noué le lambeau au cou, de façon à s'en faire une énorme cravate, au fond de laquelle elle enfonçait le menton. Là-dedans, le buste entièrement noyé, elle restait toute noire, avec son visage redevenu pâle et grave.
«Enfin, que vous est-il arrivé? demanda-t-elle.
Racontez-moi tout.» Et elle le questionna sur sa disgrâce, avec une franchise de curiosité filiale. Elle était étrangère, elle se faisait répéter jusqu'à trois reprises des détails qu'elle disait ne pas comprendre. Elle l'interrompait par des exclamations en langue italienne; tandis que, dans ses yeux noirs, il pouvait suivre toute l'émotion de son récit. Pourquoi s'était-il fâché avec l'empereur? comment avait-il pu renoncer à une situation si haute? quels étaient donc ses ennemis, pour qu'il se fût laissé battre ainsi? Et quand il hésitait, quand elle l'acculait à quelque aveu qu'il ne voulait pas faire, elle le regardait avec une candeur si affectueuse, qu'il s'abandonnait, lui racontant les histoires jusqu'au bout. Bientôt, elle sut sans doute tout ce qu'elle désirait savoir. Elle lança encore quelques questions, très éloignées du sujet, et dont la singularité surprit Rougon. Puis, les mains jointes, elle se tut. Elle avait fermé les yeux. Elle réfléchissait profondément.
«Eh bien? demanda-t-il en souriant.
—Rien, murmura-t-elle; ça m'a fait de la peine.» Il fut touché. Il chercha à lui reprendre les mains; mais elle les enfouit dans la dentelle, et le silence continua. Au bout de deux grandes minutes, elle rouvrit les paupières, en disant:
«Alors, vous avez des projets?» Lui, la regarda fixement. Un soupçon l'effleurait.
Mais elle était si adorable maintenant, renversée au fond du fauteuil, dans une pose languissante, comme si les chagrins de son «bon ami» l'eussent brisée, qu'il ne s'arrêta pas au léger froid qui venait de passer sur sa nuque. Elle le flatta beaucoup. Certes, il ne resterait pas longtemps à l'écart, il redeviendrait le maître quelque jour. Elle était sûre qu'il devait nourrir de grandes pensées et avoir confiance en son étoile, car cela se lisait sur son front. Pourquoi ne la prenait-il pas pour confidente? elle était si discrète, elle serait si heureuse d'être de moitié dans son avenir? Rougon, grisé, cherchant toujours à rattraper les petites mains qui s'enfonçaient dans la dentelle, parla encore, parla toujours, à ce point qu'il lâcha tout, ses espérances, ses certitudes. Elle ne le poussait plus, le laissant aller, sans un geste, de peur de l'arrêter. Elle l'examinait, le détaillait membre à membre, sondant son crâne, pesant ses épaules, mesurant sa poitrine. C'était décidément un homme solide, qui toute forte qu'elle était, l'aurait jetée d'un tour de poignet sur son dos, et emportée ainsi sans se gêner, aussi haut qu'elle aurait voulu.
Elle s'était soulevée, ouvrant les bras, laissant glisser la dentelle. Alors, elle reparut, plus nue, tendant la gorge, coulant ses épaules hors de la gaze, d'un mouvement si souple de chatte amoureuse, qu'elle sembla jaillir de son corsage. Ce fut une vision brusque, comme une récompense et une promesse accordées à Rougon.
Et n'était-ce pas le morceau de dentelle qui avait glissé?