Gilquin remarqua la redingote, au moment où elle dominait les deux voitures. Il cria:
«Tiens! l'oncle, là-bas!» Un rire courut dans la foule, autour de lui. M. Charbonnel, qui n'avait pas compris, voulut se faire donner des explications. Mais on ne s'entendait plus, un vivat assourdissant montait, les trois cent mille personnes qui s'écrasaient là battaient des mains. Quand le petit prince était arrivé au milieu du pont, et qu'on avait vu paraître derrière lui l'empereur et l'impératrice, dans ce large espace découvert où rien ne gênait la vue, une émotion extraordinaire s'était emparée des curieux. Il y avait eu un de ces enthousiasmes populaires, tout nerveux, roulant les têtes comme sous un coup de vent, d'un bout d'une ville à l'autre. Les hommes se haussaient, mettaient des bambins ébahis à califourchon sur leur cou; les femmes pleuraient, balbutiaient des paroles de tendresse pour «le cher petit», partageant avec des mots du cœur la joie bourgeoise du couple impérial. Une tempête de cris continuait à sortir de la place de l'Hôtel-de-Ville; sur les quais, des deux côtés, en amont, en aval, aussi loin que le regard pouvait aller, on apercevait une forêt de bras tendus, s'agitant, saluant. Aux fenêtres, des mouchoirs volaient, des corps se penchaient, le visage allumé, avec le trou noir de la bouche grande ouverte. Et, tout là-bas, les fenêtres de l'île Saint-Louis, étroites comme des minces traits de fusain, s'animaient d'un pétillement de lueurs blanches, d'une vie qu'on ne distinguait pas nettement.
Cependant, l'équipe des canotiers en vareuses rouges, debout au milieu de la Seine qui les emportait, vociféraient à pleine gorge; pendant que les blanchisseuses, à demi sorties des vitrages du bateau, les bras nus, débraillées, affolées, voulant se faire entendre, tapaient furieusement leurs battoirs, à les casser.
«C'est fini, allons-nous-en», dit Gilquin.
Mais les Charbonnel voulurent voir jusqu'au bout. La queue du cortège, des escadrons de cent-gardes, de cuirassiers et de carabiniers, s'enfonçaient dans la rue d'Arcole. Puis, il se produisit un tumulte épouvantable; la double haie des gardes nationaux et des soldats de la ligne fut rompue en plusieurs endroits; des femmes criaient.
«Allons-nous-en, répéta Gilquin. On va s'écraser.» Et, quand il eut posé ces dames sur le trottoir, il leur fit traverser la chaussée, malgré la foule. Mme Correur et les Charbonnel étaient d'avis de suivre le parapet, pour prendre le pont Notre-Dame et aller voir ce qui se passait sur la place du Parvis. Mais il ne les écoutait pas, il les entraînait. Lorsqu'ils furent de nouveau devant le petit café, il les poussa brusquement, les assit à la table qu'ils venaient de quitter.
«Vous êtes encore de jolis cocos! leur criait-il. Est-ce que vous croyez que j'ai envie de me faire casser les pattes par ce tas de badauds?... Nous allons boire quelque chose, parbleu? Nous sommes mieux là qu'au milieu de la foule. Hein! nous en avons assez, de la fête! Ça finit par être bête.... Voyons, qu'est-ce que vous prenez, maman?» Les Charbonnel, qu'il couvait de ses yeux inquiétants, élevèrent de timides objections. Ils auraient bien voulu voir la sortie de l'église. Alors, il leur expliqua qu'il fallait laisser les curieux s'écouler; dans un quart d'heure, il les conduirait, s'il n'y avait pas trop de monde pourtant. Mme Correur, pendant qu'il redemandait à Jules des cigares et de la bière, s'échappa prudemment.
«Eh bien, c'est ça, reposez-vous, dit-elle aux Charbonnel. Vous me trouverez là-bas.» Elle prit le pont Notre-Dame et s'engagea dans la rue de la Cité. Mais l'écrasement y était tel, qu'elle mit un grand quart d'heure pour atteindre la rue de Constantine. Elle dut se décider à couper par la rue de la Licorne et la rue des Trois-Canettes. Enfin, elle déboucha sur la place du Parvis, après avoir laissé à un soupirail de maison suspecte tout un volant de sa robe gorge-de-pigeon. La place, sablée, jonchée de fleurs, était plantée de mâts portant des bannières aux armes impériales. Devant l'église, un porche colossal, en forme de tente, drapait sur la nudité de la pierre des rideaux de velours rouge, à franges et à glands d'or.
Là, Mme Correur fut arrêtée par une haie de soldats qui maintenait la foule. Au milieu du vaste carré laissé libre, des valets de pied se promenaient à petits pas, le long des voitures rangées sur cinq files; tandis que les cochers, solennels, restaient sur leurs sièges, les guides aux mains. Et comme elle allongeait le cou, cherchant quelque fente pour pénétrer, elle aperçut Du Poizat qui fumait tranquillement un cigare, dans un angle de la place, au milieu des valets de pied.
«Est-ce que vous ne pouvez pas me faire entrer?» lui demanda-t-elle, quand elle eut réussi à l'appeler, en agitant son mouchoir.