Du Poizat haussa les épaules. Il était d'une humeur détestable. Tout ce monde «l'embêtait». Et il semblait agacé par la longueur de la cérémonie. Est-ce qu'ils n'auraient pas bientôt fini? Ils avaient chanté le veni creator; ils s'étaient encensés, promenés, salués. Le petit devait être baptisé, maintenant. M. Bouchard et le colonel, plus patients, regardaient les fenêtres pavoisées de la place; puis, ils renversèrent la tête, à un brusque carillon qui secoua les tours; et ils eurent un léger frisson, inquiets du voisinage énorme de l'église, dont ils n'apercevaient pas le bout, dans le ciel. Cependant, Auguste s'était glissé vers le porche. Mme Correur le suivit. Mais comme elle arrivait en face de la grand-porte, ouverte à deux battants, un spectacle extraordinaire la planta net sur les pavés.
Entre les deux larges rideaux, l'église se creusait, immense, dans une vision surhumaine de tabernacle.
Les voûtes, d'un bleu tendre, étaient semées d'étoiles.
Les verrières étalaient, autour de ce firmament, des astres mystiques, attisant les petites flammes vives d'une braise de pierreries. Partout, des hautes colonnes, tombait une draperie de velours rouge, qui mangeait le peu de jour traînant sous la nef; et, dans cette nuit rouge, brûlait seul, au milieu, un ardent foyer de cierges, des milliers de cierges en tas, plantés si près les uns des autres, qu'il y avait là comme un soleil unique, flambant dans une pluie d'étincelles. C'était au centre de la croisée, sur une estrade, l'autel qui s'embrasait. A gauche, à droite, s'élevaient des trônes. Un large dais de velours doublé d'hermine mettait, au-dessus du trône le plus élevé, un oiseau géant, au ventre de neige, aux ailes de pourpre. Et toute une foule riche, moirée d'or, allumée d'un pétillement de bijoux, emplissait l'église: près de l'autel, au fond, le clergé, les évêques crossés et mitrés, faisaient une gloire, un de ces resplendissements qui ouvrent une trouée sur le ciel; autour de l'estrade, des princes, des princesses, de grands dignitaires étaient rangés avec une pompe souveraine; puis des deux côtés, dans les bras de la croisée, des gradins montaient, le Corps diplomatique et le Sénat à droite, le Corps législatif et le Conseil d'État à gauche; tandis que les délégations de toutes sortes s'entassaient dans le reste de la nef, et que les dames, en haut, au bord des tribunes, étalaient les vives panachures de leurs étoffes claires. Une grande buée saignante flottait. Les têtes étagées au fond, à droite, à gauche, gardaient des tons roses de porcelaine peinte. Les costumes, le satin, la soie, le velours avaient des reflets d'un éclat sombre, comme près de s'enflammer. Des rangs entiers, tout d'un coup, prenaient feu. L'église profonde se chauffait d'un luxe inouï de fournaise.
Alors, Mme Correur vit s'avancer, au milieu du chœur, un aide des cérémonies, qui cria trois fois, furieusement:
«Vive le prince impérial! vive le prince impérial! vive le prince impérial!» Et, dans l'immense acclamation dont les voûtes tremblèrent, Mme Correur aperçut, au bord de l'estrade, l'empereur debout, dominant la foule. Il se détachait en noir sur le flamboiement d'or, que les évêques allumaient derrière lui. Il présentait au peuple le prince impérial, un paquet de dentelles blanches, qu'il tenait très haut, de ses deux bras levés.
Mais, brusquement, un suisse écarta d'un geste Mme Correur. Elle recula de deux pas, elle n'eut plus devant elle, tout près, qu'un des rideaux du porche. La vision avait disparu. Alors elle se retrouva dans le plein jour, et elle resta ahurie, croyant avoir vu quelque vieux tableau, pareil à ceux du Louvre, cuit par l'âge, empourpré et doré, avec des personnages anciens comme on n'en rencontre pas sur les trottoirs.
«Ne restez pas là», lui dit Du Poizat, en la ramenant près du colonel et de M. Bouchard.
Ces messieurs, maintenant, causaient des inondations. Les ravages étaient épouvantables, dans les vallées du Rhône et de la Loire. Des milliers de familles se trouvaient sans abri. Les souscriptions, ouvertes de tous les côtés, ne suffisaient pas au soulagement de tant de misères. Mais l'empereur se montrait d'un courage et d'une générosité admirables: à Lyon, on l'avait vu traverser à gué les quartiers bas de la ville, recouverts par les eaux; à Tours, il s'était promené en canot, pendant trois heures, au milieu des rues inondées. Et partout, il semait les aumônes sans compter.
«Écoutez donc!» interrompit le colonel.