«C'est très bon d'avoir la magistrature avec soi.» Cependant, Rougon avait conduit Mlle Véronique jusqu'à sa voiture; et là, avant qu'elle fût montée, il la saluait. Juste à ce moment, la belle Clorinde sortait de l'église, au bras de Delestang. Elle devint grave, elle enveloppa d'un regard de flamme cette grande fille jaune, sur laquelle Rougon avait la galanterie de refermer la portière, malgré son habit de sénateur. Alors, pendant que la voiture s'éloignait, elle marcha droit à lui, lâchant le bras de Delestang, retrouvant son rire de grande enfant. Toute la bande la suivit.

«J'ai perdu maman! lui cria-t-elle gaiement. On m'a enlevé maman, au milieu de la foule.... Vous m'offrez un petit coin dans votre coupé, hein?» Delestang, qui allait lui proposer de la reconduire chez elle, parut très contrarié. Elle portait une robe de soie orange, brochée de fleurs si voyantes, que les valets de pied la regardaient. Rougon s'était incliné, mais ils durent attendre le coupé, pendant près de dix minutes.

Tous restèrent là, même Delestang, dont la voiture était sur le premier rang, à deux pas. L'église continuait à se vider lentement. M. Kahn et M. Béjuin, qui passaient, accoururent se joindre à la bande. Et comme le grand homme avait de molles poignées de main, l'air maussade, M. Kahn lui demanda, avec une vivacité inquiète:

«Est-ce que vous êtes souffrant?

—Non, répondit-il. Ce sont toutes ces lumières, là-dedans, qui m'ont fatigué.» Il se tut, puis il reprit, à demi-voix:

«C'était très grand.... Je n'ai jamais vu une pareille joie sur la figure d'un homme.» Il parlait de l'empereur. Il avait ouvert les bras, dans un geste large, avec une lente majesté comme pour se rappeler la scène de l'église; et il n'ajouta rien. Ses amis, autour de lui, se taisaient également. Ils faisaient dans un coin de la place, un tout petit groupe. Devant eux, le défilé grossissait, les magistrats en robe, les officiers en grande tenue, les fonctionnaires en uniforme, une foule galonnée, chamarrée, décorée, qui piétinait les fleurs dont la place était couverte, au milieu des appels des valets de pied et des roulements brusques des équipages. La gloire de l'Empire à son apogée flottait dans la pourpre du soleil couchant, tandis que les tours de Notre-Dame, toutes roses, toutes sonores, semblaient porter très haut, à un sommet de paix et de grandeur, le règne futur de l'enfant baptisé sous leurs voûtes. Mais eux, mécontents, ne sentaient qu'une immense convoitise leur venir de la splendeur de la cérémonie, des cloches sonnantes, des bannières déployées, de la ville enthousiaste, de ce monde officiel épanoui. Rougon, qui pour la première fois, éprouvait le froid de sa disgrâce, avait la face très pâle; et, rêvant, il jalousait l'empereur.

«Bonsoir, je m'en vais, c'est assommant, dit Du Poizat, après avoir serré la main aux autres.

—Qu'avez-vous donc, aujourd'hui? lui demanda le colonel. Vous êtes bien féroce.» Et le sous-préfet répondit tranquillement, en s'en allant: «Tiens! pourquoi voulez-vous que je sois gai!... J'ai lu ce matin, au Moniteur, la nomination de cet imbécile de Campenon à la préfecture qu'on m'avait promise.» Les autres se regardèrent. Du Poizat avait raison. Ils n'étaient pas de la fête. Rougon, dès la naissance du prince, leur avait promis toute une pluie de cadeaux pour le jour du baptême: M. Kahn devait avoir sa concession; le colonel, la croix de commandeur; Mme Correur, les cinq ou six bureaux de tabac qu'elle sollicitait. Et Ils étaient tous là, en un petit tas, dans un coin de la place, les mains vides. Ils levèrent alors sur Rougon un regard si désolé, si plein de reproches, que celui-ci eut un haussement d'épaules terrible. Comme son coupé arrivait enfin, il y poussa brusquement Clorinde, il s'y enferma sans dire un mot, en faisant claquer la portière avec violence.

«Voilà Marsy sous le porche, murmura M. Kahn qui entraînait M. Béjuin. A-t-il l'air superbe, cette canaille!... tournez donc la tête. Il n'aurait qu'à ne pas nous rendre notre salut.» Delestang s'était hâté de monter dans sa voiture, pour suivre le coupé. M. Bouchard attendit sa femme; puis, quand l'église fut vide, il demeura très surpris, il s'en alla avec le colonel, las également de chercher son fils Auguste. Quant à Mme Correur, elle venait d'accepter le bras d'un lieutenant de dragons, un pays à elle, qui lui devait un peu son épaulette.

Cependant, dans le coupé, Clorinde parlait avec ravissement de la cérémonie, tandis que Rougon, renversé, le visage ensommeillé, l'écoutait. Elle avait vu les fêtes de Pâques à Rome: ce n'était pas plus grandiose.