Et elle expliquait que la religion, pour elle, était un coin du paradis entrouvert, avec Dieu le Père assis sur son trône ainsi qu'un soleil, au milieu de la pompe des anges rangés autour de lui, en un large cercle de beaux jeunes gens vêtus d'or. Puis, tout d'un coup, elle s'interrompit, elle demanda:
«Viendrez-vous ce soir au banquet que la Ville offre à Leurs Majestés? Ce sera magnifique» Elle était invitée. Elle aurait une toilette rose, toute semée de myosotis. C'était M. de Plouguern qui devait la conduire, parce que sa mère ne voulait plus sortir le soir, à cause de ses migraines. Elle s'interrompit encore, elle posa une nouvelle question, brusquement:
«Quel est donc le magistrat avec lequel vous étiez tout à l'heure?» Rougon leva le menton, récita tout d'une haleine:
«M. Beulin-d'orchère, cinquante ans, d'une famille de robe, a été substitut à Montbrison, procureur du roi à Orléans, avocat général à Rouen, a fait partie d'une commission mixte en 52, est venu ensuite à Paris comme conseiller de la cour d'appel, enfin est aujourd'hui président de cette cour.... Ah! j'oubliais! il a approuvé le décret du 22 janvier 1852, confisquant les biens de la famille d'Orléans... Êtes-vous contente?» Clorinde s'était mise à rire. Il se moquait d'elle, parce qu'elle voulait s'instruire; mais c'était bien permis de connaître les gens avec lesquels on pouvait se rencontrer. Et elle ne lui ouvrit pas la bouche de Mlle Beulin-d'orchère. Elle reparlait du banquet de l'Hôtel-de-Ville; la galerie des Fêtes devait être décorée avec un luxe inouï: un orchestre jouerait des airs pendant tout le temps du dîner. Ah! la France était un grand pays!
Nulle part, ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni en Espagne, ni en Italie, elle n'avait vu des bals plus étourdissants, des galas plus prodigieux. Aussi, disait-elle avec sa face tout allumée d'admiration, son choix était fait, maintenant: elle voulait être Française.
«Oh! des soldats! cria-t-elle, voyez donc, des soldats!».
Le coupé, qui avait suivi la rue de la Cité, se trouvait arrêté, au bout du pont Notre-Dame par un régiment défilant sur le quai. C'étaient des soldats de la ligne, de petits soldats marchant comme des moutons, un peu débandés par les arbres des trottoirs. Ils revenaient de faire la haie. Ils avaient sur la face tout l'éblouissement du grand soleil de l'après-midi, les pieds blancs, l'échine gonflée sous le poids du sac et du fusil. Et ils s'étaient tant ennuyés, au milieu des poussées de la foule, qu'ils en gardaient un air de bêtise ahurie.
«J'adore l'armée française», dit Clorinde ravie, se penchant pour mieux voir.
Rougon, comme réveillé, regardait lui aussi. C'était la force de l'Empire qui passait, dans la poussière de la chaussée. Tout un embarras d'équipages encombrait lentement le pont; mais les cochers, respectueux, attendaient; tandis que les personnages en grand costume mettaient la tête aux portières, la face vaguement souriante, couvant de leurs yeux attendris les petits soldats hébétés par leur longue faction. Les fusils, au soleil, illuminaient la fête.
«Et ceux-là, les derniers, les voyez-vous? reprit Clorinde. Il y en a tout un rang qui n'ont pas encore de barbe. Sont-ils gentils, hein!» Et, dans une rage de tendresse, elle envoya, du fond de la voiture, des baisers aux soldats, à deux mains. Elle se cachait un peu, pour qu'on ne la vît pas. C'était une joie, un amour de la force armée, dont elle se régalait seule. Rougon eut un sourire paternel; il venait également de goûter sa première jouissance de la journée.