«Qu'y a-t-il donc?» demanda-t-il, lorsque le coupé put enfin tourner le coin du quai.

Un rassemblement considérable s'était formé sur le trottoir et sur la chaussée. La voiture dut s'arrêter de nouveau. Une voix dit dans la foule:

«C'est un ivrogne qui a insulté les soldats. Les sergents de ville viennent de l'empoigner.»

Alors, le rassemblement s'étant ouvert, Rougon aperçut Gilquin, ivre mort, tenu au collet par deux sergents de ville. Son vêtement de coutil jaune, arraché, montrait des morceaux de sa peau. Mais il restait bon garçon, avec sa moustache pendante, dans sa face rouge. Il tutoyait les sergents de ville, il les appelait «mes agneaux». Et il leur expliquait qu'il avait passé l'après-midi bien tranquillement dans un café, en compagnie de gens très riches. On pouvait se renseigner au théâtre du Palais-Royal, où M. et Mme Charbonnel étaient allés voir jouer les Dragées du baptême: ils ne diraient pour sûr pas le contraire.

«Lâchez-moi donc, farceurs! cria-t-il en se roidissant brusquement. Le café est là, à côté, tonnerre! venez-y avec moi, si vous ne me croyez pas!... Les soldats m'ont manqué, comprenez bien! il y en a un petit qui riait.

Alors, je l'ai envoyé se faire moucher. Mais insulter l'armée française, jamais!... Parlez un peu à l'empereur de Théodore, vous verrez ce qu'il dira.... Ah! sacrebleu! vous seriez propres!» La foule, amusée, riait. Les deux sergents de ville, imperturbables, ne lâchaient pas prise, poussaient lentement Gilquin vers la rue Saint-Martin, dans laquelle on apercevait, au loin, la lanterne rouge d'un poste de police. Rougon s'était vivement rejeté au fond de la voiture. Mais, tout d'un coup, Gilquin le vit, en levant la tête. Alors, dans son ivresse, il devint goguenard et prudent. Il le regarda, clignant de l'œil, parlant pour lui.

«Suffit! les enfants, on pourrait faire du scandale, on n'en fera pas, parce qu'on a de la dignité... Hein? dites donc? vous ne mettriez pas la patte sur Théodore, s'il se trimbalait avec des princesses, comme un citoyen de ma connaissance. On a tout de même travaillé avec du beau monde, et délicatement, on s'en vante, sans demander des mille et des cents. On sait ce qu'on vaut.

Ça console des petitesses.... Tonnerre de Dieu! les amis ne sont donc plus les amis?...» Il s'attendrissait, la voix coupée de hoquets. Rougon appela discrètement de la main un homme boutonné dans un grand paletot, qu'il reconnut près du coupé; et, lui ayant parlé bas, il donna l'adresse de Gilquin, 17, rue Virginie, à Grenelle. L'homme s'approcha des sergents de ville, comme pour les aider à maintenir l'ivrogne qui se débattait. La foule resta toute surprise de voir les agents tourner à gauche, puis jeter Gilquin dans un fiacre, dont le cocher, sur un ordre, suivit le quai de la Mégisserie. Mais la tête de Gilquin, énorme, ébouriffée, crevant d'un rire triomphal, apparut une dernière fois à la portière, en hurlant:

«Vive la République!» Quand le rassemblement fut dissipé, les quais reprirent leur tranquillité large. Paris, las d'enthousiasme, était à table; les trois cent mille curieux qui s'étaient écrasés là, avaient envahi les restaurants du bord de l'eau et du quartier du Temple. Sur les trottoirs vides, des provinciaux traînaient seuls les pieds, éreintés, ne sachant où manger. En bas, aux deux bords du bateau, les laveuses achevaient de taper leur linge, à coups violents. Un rai de soleil dorait encore le haut des tours de Notre-Dame, muettes maintenant, au-dessus des maisons toutes noires d'ombre. Et, dans le léger brouillard qui montait de la Seine, là-bas, à la pointe de l'île Saint-Louis, on ne distinguait plus, au milieu du gris brouillé des façades, que la redingote géante, la réclame monumentale, accrochant, à quelque clou de l'horizon, la défroque bourgeoise d'un Titan, dont la foudre aurait mangé les membres.