[V]
Un matin, vers onze heures, Clorinde vint chez Rougon, rue Marbeuf. Elle rentrait du Bois; un domestique tenait son cheval, à la porte. Elle alla droit au jardin, tourna à gauche, et se planta devant une fenêtre grande ouverte du cabinet où travaillait le grand homme.
«Hein! je vous surprends!» dit-elle tout d'un coup.
Rougon leva vivement la tête. Elle riait dans le chaud soleil de juin. Son amazone de drap gros bleu, dont elle avait rejeté la longue traîne sur son bras gauche, la faisait plus grande; tandis que son corsage à gilet et à petites basques rondes, très collant, était comme une peau vivante qui gantait ses épaules, sa gorge, ses hanches. Elle avait des manchettes de toile, un col de toile, sous lequel se nouait une mince cravate de foulard bleu. Elle portait très crânement, sur ses cheveux roulés, son chapeau d'homme, autour duquel une gaze mettait un nuage bleuâtre, tout poudré de la poussière d'or du soleil.
«Comment! c'est vous! cria Rougon en accourant.
Mais entrez donc!
—Non, non, répondit-elle. Ne vous dérangez pas, je n'ai qu'un mot à vous dire.... Maman doit m'attendre pour déjeuner.» C'était la troisième fois qu'elle venait ainsi chez Rougon, contre toutes les convenances. Mais elle affectait de rester dans le jardin. D'ailleurs, les deux premières fois, elle était aussi en amazone, costume qui lui donnait une liberté de garçon, et dont la longue jupe devait lui sembler une protection suffisante.
«Vous savez, je viens en mendiante, reprit-elle. C'est pour des billets de loterie.... Nous avons organisé une loterie en faveur des jeunes filles pauvres.
—Eh bien, entrez, répéta Rougon. Vous m'expliquerez cela.».
Elle avait gardé sa cravache à la main, une cravache très fine, à petit manche d'argent. Elle se remit à rire, en tapant sa jupe à légers coups.