Maintenant, elle le croyait assez conquis pour mener l'aventure à visage découvert. Un véritable duel s'engageait entre eux, à toute heure. S'ils ne posaient pas encore tout haut les conditions du combat, il y avait des aveux très francs sur leurs lèvres, dans leurs yeux.
Quand ils se regardaient, ils ne pouvaient s'empêcher de sourire; et ils se provoquaient. Clorinde faisait son prix, allait à son but, avec une hardiesse superbe, sûre de n'accorder jamais que ce qu'elle voudrait. Rougon, grisé, piqué au jeu, mettait de côté tout scrupule, rêvait simplement de faire sa maîtresse de cette belle fille, puis de l'abandonner, pour lui prouver sa supériorité sur elle. Leur orgueil se battait plus encore que leurs sens. «Chez nous, continuait-elle à voix presque basse, l'amour est la grande affaire. Les gamines de douze ans ont des amoureux.... Moi, je suis devenue un garçon parce que j'ai voyagé. Mais si vous aviez connu maman, quand elle était jeune! Elle ne quittait pas sa chambre.
Elle était si belle, qu'on venait la voir de loin. Un comte est resté exprès six mois à Milan, sans arriver à apercevoir le bout de ses nattes. C'est que les Italiennes ne sont pas comme les Françaises, qui bavardent et qui courent; elles restent au cou de l'homme qu'elles ont choisi.... Moi, j'ai voyagé, je ne sais pas si je me souviendrai. Il me semble pourtant que j'aimerai bien fort, oh! oui, bien fort, à en mourir...» Ses paupières s'étaient fermées peu à peu, sa face se noyait d'une extase voluptueuse. Rougon, pendant qu'elle parlait, avait quitté son bureau, les mains tremblantes, comme attiré par une force supérieure. Mais, lorsqu'il se fut approché, elle ouvrit les yeux tout grands, elle le regarda d'un air tranquille. Et montrant la pendule, souriante, elle reprit:
«Ça fait dix billets.
—Comment, dix billets?» balbutia-t-il, ne comprenant plus.
Quand il revint à lui, elle riait aux éclats. Elle se plaisait ainsi à l'affoler; puis, elle lui échappait d'un mot, lorsqu'il allait ouvrir les bras; cela paraissait l'amuser beaucoup. Rougon, redevenu tout d'un coup très pâle, la regarda furieusement, ce qui redoubla sa gaieté.
«Allons, je m'en vais, dit-elle: Vous n'êtes pas assez galant pour les dames.... Non, sérieusement, maman m'attend pour déjeuner.» Mais il avait repris son air paternel. Ses yeux gris, sous ses lourdes paupières, gardaient seuls une flamme, lorsqu'elle tournait la tête: et il l'enveloppait alors tout entière d'un regard, avec la rage d'un homme poussé à bout, résolu à en finir. Cependant, il disait qu'elle pouvait bien lui donner encore cinq minutes.
C'était si ennuyeux, le travail dans lequel elle l'avait trouvé, un rapport pour le Sénat, sur des pétitions! Et il lui parla de l'impératrice, à laquelle elle vouait un véritable culte. L'impératrice était à Biarritz depuis huit jours. Alors, la jeune fille se renversa de nouveau au fond de son fauteuil, dans un bavardage sans fin. Elle connaissait Biarritz, elle y avait passé une saison, autrefois, quand cette plage n'était pas encore à la mode. Elle se désespérait de ne pouvoir y retourner, pendant le séjour de la cour. Puis, elle en vint à raconter une séance de l'Académie, où M. de Plouguern l'avait menée, la veille. On recevait un écrivain, qu'elle plaisantait beaucoup, parce qu'il était chauve. Elle tenait, d'ailleurs, les livres en horreur. Dès qu'elle s'entêtait à lire, elle devait se mettre au lit, avec des crises de nerfs.
Elle ne comprenait pas ce qu'elle lisait. Quand Rougon lui eut dit que l'écrivain reçu la veille était un ennemi de l'empereur, et que son discours fourmillait d'allusions abominables, elle resta consternée.
«Il avait l'air bon homme pourtant», déclara-t-elle.