Rougon, à son tour, tonnait contre les livres. Il venait de paraître un roman, surtout, qui l'indignait: une œuvre de l'imagination la plus dépravée, affectant un souci de la vérité exacte, traînant le lecteur dans les débordements d'une femme hystérique. Ce mot d'«hystérie» parut lui plaire, car il le répéta trois fois. Clorinde lui en ayant demandé le sens, il refusa de le donner, pris d'une grande pudeur.
«Tout peut se dire, continua-t-il; seulement, il y a une façon de tout dire.... Ainsi, dans l'administration, on est souvent obligé d'aborder les sujets les plus délicats.
J'ai lu des rapports sur certaines femmes, par exemple, vous me comprenez? eh bien, des détails très précis s'y trouvaient consignés, dans un style clair, simple, honnête. Cela restait chaste, enfin!... Tandis que les romanciers de nos jours ont adopté un style lubrique, une façon de dire les choses qui les font vivre devant vous.
Ils appellent ça de l'art. C'est de l'inconvenance, voilà tout.»
Il prononça encore le mot «pornographie», et alla jusqu'à nommer le marquis de Sade, qu'il n'avait jamais lu, d'ailleurs. Pourtant, tout en parlant, il manœuvrait avec une grande habileté pour passer derrière le fauteuil de Clorinde, sans qu'elle le remarquât. Celle-ci, les yeux perdus, murmurait:
«Oh! moi, les romans, je n'en ai jamais ouvert un seul. C'est bête, tous ces mensonges.... Vous ne connaissez pas Léonora la bohémienne. Ça, c'est gentil. J'ai lu ça en italien, quand j'étais petite. On y parle d'une jeune fille qui épouse un seigneur à la fin. Elle est prise d'abord par des brigands...» Mais un léger grincement, derrière elle, lui fit vivement tourner la tête, comme éveillée en sursaut.
«Que faites-vous donc là? demanda-t-elle.
—Je baisse le store, répondit Rougon. Le soleil doit vous incommoder.» Elle se trouvait, en effet, dans une nappe de soleil, dont les poussières volantes doraient d'un duvet lumineux le drap tendu de son amazone.
«Voulez-vous bien laisser le store! cria-t-elle. J'aime le soleil, moi! Je suis comme dans un bain.» Et, très inquiète, elle se souleva à demi, elle jeta un regard dans le jardin, pour voir si le jardinier était toujours là. Quand elle l'eut retrouvé, de l'autre côté de la corbeille, accroupi, ne montrant que le dos rond de son bourgeron bleu, elle se rassit, tranquillisée, souriante.
Rougon, qui avait suivi la direction de son regard, lâcha le store, pendant qu'elle le plaisantait. Il était donc comme les hiboux, il cherchait l'ombre. Mais il ne se fâchait pas, il marchait au milieu du cabinet, sans montrer le moindre dépit. Son grand corps avait des mouvements ralentis d'ours rêvant quelque traîtrise.