Quand ils passèrent devant le jardinier, cet homme rangeait ses outils, debout, près de partir. Rougon tira sa montre; il était onze heures cinq, le palefrenier devait déjeuner. Et, dans le soleil ardent, tête nue, il suivait Clorinde, qui tranquillement s'avançait, en donnant des coups de cravache, à droite, à gauche, sur les arbres verts. Ils n'échangèrent pas une parole. Elle ne se retourna même pas. Puis, lorsqu'elle fut arrivée à l'écurie, elle laissa Rougon ouvrir la porte, elle passa devant lui. La porte, repoussée trop fort, se referma violemment, sans qu'elle cessât de sourire. Elle avait un visage candide, superbe et confiant.
C'était une écurie petite, très ordinaire, avec quatre stalles de chêne. Bien qu'on eût lavé les dalles le matin, et que les boiseries, les râteliers, les mangeoires fussent tenus très proprement, une odeur forte montait. Il y faisait une chaleur humide de baignoire. Le jour, qui entrait par deux lucarnes rondes, traversait de deux rayons pâles l'ombre du plafond, sans éclairer les coins noirs, à terre. Clorinde, les yeux pleins de la grande lumière du dehors, ne distingua d'abord rien; mais elle attendit, elle ne rouvrit pas la porte, pour ne pas paraître avoir peur. Deux des stalles seulement étaient occupées. Les chevaux soufflaient, tournant la tête.
«C'est celui-ci, n'est-ce pas? demanda-t-elle, lorsque ses yeux se furent habitués à l'obscurité. Il m'a l'air très bien.»
Elle donnait de petites tapes sur la croupe du cheval.
Puis, elle se glissa dans la stalle, en le flattant tout le long des flancs, sans montrer la moindre crainte. Elle désirait, disait-elle, lui voir la tête. Et, lorsqu'elle fut tout au fond, Rougon l'entendit qui lui appliquait de gros baisers sur les narines. Ces baisers l'exaspéraient.
«Revenez, je vous en prie, cria-t-il. S'il se jetait de côté, vous seriez écrasée.» Mais elle riait, baisait le cheval plus fort, lui parlait avec des mots très tendres, tandis que la bête, comme régalée de cette pluie de caresses inattendues, avait des frissons qui couraient sur sa peau de soie. Enfin, elle reparut. Elle disait qu'elle adorait les chevaux, qu'ils la connaissaient bien, que jamais ils ne lui faisaient de mal, même lorsqu'elle les taquinait. Elle savait comment il fallait les prendre. C'étaient des bêtes très chatouilleuses. Celui-là avait l'air bon enfant. Et elle s'accroupit derrière lui, soulevant un de ses pieds à deux mains, pour lui examiner le sabot. Le cheval se laissait faire.
Rougon, debout, la regardait devant lui, par terre.
Dans le tas énorme de ses jupes, ses hanches gonflaient le drap, quand elle se penchait en avant. Il ne disait plus rien, le sang à la gorge, pris tout à coup de la timidité des gens brutaux. Pourtant, il finit par se baisser. Alors, elle sentit un effleurement sous ses aisselles, mais si léger, qu'elle continua à examiner le sabot du cheval. Rougon respira, allongea brusquement les mains davantage. Et elle n'eut pas un tressaillement, comme si elle se fût attendue à cela. Elle lâcha le sabot, elle dit, sans se retourner:
«Qu'avez-vous donc? que vous prend-il?» Il voulut la saisir à la taille, mais il reçut des chiquenaudes sur les doigts, tandis qu'elle ajoutait:
«Non, pas de jeux de main, s'il vous plaît! Je suis comme les chevaux, moi; je suis chatouilleuse.... Vous êtes drôle!» Elle riait, n'ayant pas l'air de comprendre. Lorsque l'haleine de Rougon lui chauffa la nuque, elle se leva avec l'élasticité puissante d'un ressort d'acier; elle s'échappa, alla s'adosser au mur, en face des stalles. Il la suivit, les mains tendues, cherchant à prendre d'elle ce qu'il pouvait. Mais elle se faisait un bouclier de la traîne de son amazone, qu'elle portait sous son bras gauche, pendant que sa main droite, levée, tenait la cravache. Lui, les lèvres tremblantes, ne prononçait pas une parole. Elle, très à l'aise, causait toujours.