«Vous ne me toucherez pas, voyez-vous! disait-elle.
J'ai reçu des leçons d'escrime, quand j'étais jeune. Je regrette même de n'avoir pas continué... Prenez garde à vos doigts. Là, qu'est-ce que je vous disais!» Elle semblait jouer. Elle ne tapait pas fort, s'amusant seulement à lui cingler la peau chaque fois qu'il hasardait ses mains en avant. Et elle était si prompte à la riposte qu'il ne pouvait même plus arriver jusqu'à son vêtement. D'abord, il avait voulu lui prendre les épaules; mais, atteint deux fois par la cravache, il s'était attaqué à la taille; puis, touché encore, il venait traîtreusement de se baisser jusqu'à ses genoux, pas assez vite cependant pour éviter une pluie de petits coups, sous lesquels il dut se relever. C'était une grêle, à droite, à gauche, dont on entendait le léger claquement.
Rougon, criblé, la peau cuisante, recula un instant. Il était très rouge maintenant, avec des gouttes de sueur qui commençaient à perler sur ses tempes. L'odeur forte de l'écurie le grisait; l'ombre, chaude d'une buée animale, l'encourageait à tout risquer. Alors, le jeu changea. Il se jeta sur Clorinde rudement, par élans brusques. Et elle, sans cesser de rire et de causer, n'éparpilla plus les cinglements de cravache en tapes amicales, frappa des coups secs, un seul chaque fois, de plus en plus fort. Elle était très belle ainsi, la jupe serrée aux jambes, les reins souples dans son corsage collant, pareille à un serpent agile, d'un bleu noir. Quand elle fouettait l'air de son bras, la ligne de sa gorge, un peu renversée, avait un grand charme.
«Voyons, est-ce fini? demanda-t-elle en riant. Vous vous lasserez le premier, mon cher.» Mais ce furent les derniers mots qu'elle prononça.
Rougon, affolé, effrayant, la face pourpre, se ruait avec un souffle haletant de taureau échappé. Elle-même, heureuse de taper sur cet homme, avait dans les yeux une lueur de cruauté qui s'allumait. Muette à son tour, elle quitta le mur, elle s'avança superbement au milieu de l'écurie; et elle tournait sur elle-même, multipliant les coups, le tenant à distance, l'atteignant aux jambes, aux bras, au ventre, aux épaules; tandis que, stupide, énorme, il dansait, pareil à une bête sous le fouet d'un dompteur. Elle tapait de haut, comme grandie, fière, les joues pâles, gardant aux lèvres un sourire nerveux.
Pourtant, sans qu'elle le remarquât, il la poussait au fond, vers une porte ouverte qui donnait sur une seconde pièce, où l'on serrait une provision de paille et de foin. Puis, comme elle défendait sa cravache, dont il faisait mine de vouloir s'emparer, il la saisit aux hanches, malgré les coups, et l'envoya rouler sur la paille, à travers la porte, d'un tel élan, qu'il y vint tomber à côté d'elle. Elle ne jeta pas un cri. A toute volée, de toutes ses forces, elle lui cravacha la figure, d'une oreille à l'autre.
«Garce!» cria-t-il.
Et il lâcha des mots orduriers, jurant, toussant, étranglant. Il la tutoya, il lui dit qu'elle avait couché avec tout le monde, avec le cocher, avec le banquier, avec Pozzo.
Puis, il demanda:
«Pourquoi ne voulez-vous pas avec moi?» Elle ne daigna pas répondre. Elle était debout, immobile, la face toute blanche, dans une tranquillité hautaine de statue.